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C H.R ISTIANISME.
Se trouve à Pu4ri s ^
Chez MIGNERET, Imprimeur, rue du Sépulcre, Faubourg t)aiut-Germain , ]N'.° 28^
Et à Lyo iT ^
Chez B A L L A N C H E , Père et Fils , Halles de la Grenelle.
GENIE
DU CHRISTIANISME,
o u
BEAUTÉS
D E
LA RELIGION CH B-ÉTIENNEj
r A R
François-Auguste CHATEAUBRIAND.
Chose admirable! la reliji,ion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet <jue la félicité de l'autre vie, fait encore notre boniieur dans celle-ci.
Montesquieu, Esprit des Loix , Liv. XXIV, cli. III.
TOME SECOND.
NOUVELLE ÉDITION,
A V EC FIGURES.
A PARIS,
DE L'IMPRIMERIE DE MIGNERET,
RUE DU SÉPULCRE, F. S. G. N.^ 2.3.
An XL — i8o3.
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/genieduchristia02chat
GENIE
DU CHRISTIANISME, o u
BEAUTÉS
DE LA RELIGION CHRÉTIENNE.
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME,
LIVRE PREMIER.
VUE GÉlfÉRALE DES EPOPEES CHRÉTIENîfES.
CHAPITRE PREMIER.
()ue la Poétique du Christianisme se divise en trois branches ; poésie, beaux- arts , littérature : que les six livres de cette seconde partie traitent spéciale^ ment de la poésie,
JLe bonheur des élus chanté par l'Homère
cliré tien, nous mène naturellement à parler
2. A
i
Livre I.
3 GENIE
SPartie n. des effets du cliristianisme dans la poésie. Poétique En traitant du génie de cette religion , com- _, . . ment pourrions-nous oublier son influence
Chnstia- i
nisiiie. sur Ics lettres et sur les arts ? Influence qui a pour ainsi dire changé l'esprit îiumain , et créé dans l'Europe moderne , des peu- sénéiale P^^^ tout difFéreus des peuples antiques. des épopées Les Icctcurs aimeront peut-être à s'égarer sur Oreb et Sinaï , sur les sommets de l'Ida et du Taigète, parmi les fils de Jacob et de Priam , an* milieu des dieux et des bergers. Une voix poétique s'élève des ruines qui couvrent la Grèce et l'Idumée y et crie de loin au voyageur : « Il n'est que deux y> belles sortes de noms et de souvenirs dans 33 l'histoire , ceux des Israélites et des 35 Pélasges. «
Les douze livres que nous avons con- sacrés à ces recherches littéraires , compo- sent, comme nous l'avons dit, la seconde et troisième partie de notre ouvrage, et séparent les six livres du dogme des sis livres du culte.
Nous jetterons d'abord un coup-d'œil sur
DU CHRISTIANISME. 3
îes poënies, où la religion chrétienne tient Pattie ir.
la place de la mythologie , parce que l'épo- Poétique
pée est la première des compositions poéti- ^j^^j .^
ques. Aristote, il est vrai, a prétendu que le nisme.
poëme épique est tout entier dans la tragé- "~" die 5 mais ne pourroit-on pas croire , au
, , 1 . Vae
contraire , que c est le drame qui est tout . . ,
■ 1 1 seneiale
entier dans l'Epopée ? Les adieux d'Hector des épopées et d'Andromaque , Priam dans la tente d'Achille , Didon à Carthage , Enée chez Evandre ou renvoyant le corps du jeune Pallas , Tancrède et Herminie , Adam et Eve , sont de véritables tragédies , où il ne manque que la division des scènes, etlenoni des interlocuteurs. D'ailleurs, n'est-ce pas même Y Iliade qui a donné naissance au drame , comme le Margitès à la comédie ? Mais si Calliope se pare de tous les orne- mens de Melpomène , la j^remière a des charmes que la seconde ne peut emprun- ter : le merveilleux, les descriptions , les épisodes , ne sont point du ressort dra- matique. Toute espèce de tons , même le ton comique , toute harmonie poétique ,
A..
4 GENIE
Partie H. depuis la lyre jusqu'à la trompette , peu- Poétique vent se faire entendre dans l'Ejjopée. Christia- L'Epopée a donc des parties qui manquent
lusine.
Livre I.
au drame j il demande donc un talent plus universel j il est donc une œuyreplus com- plète que la tragédie. En elFet, on pourroit généiaie supposer , avcc quelque vraisemblance ^ <ies épopées qu'il est moins difficile de faire les cinq
cliictienncs ^ ,, ^.^ ,. . , , ,
actes d un OEdipe - roi ;, que de créer les vingt-quatre livres d'une Iliade : autre est de produire un ouvrage de quelques mois de travail 5 autre d'élever un monument qui demande les labeurs de toute une vie. Sophocle et Euripide étoient , sans doute ^ de beaux génies j mais ont-ils obtenu dans les siècles cette admiration , cette hauteur de renommée , dont jouissent si justement Homère et Virgile ? Enïin , si le drame est la première des compositions , et que le poëme épique ne soit que la seconde, com- ment se fait-il que depuis les Grecs jusqu'à nous , on. ne compte que cinq Epopées , deux antiques et trois modernes , tandis qu'il n'y apas de nations qui ne se vantent
DU CHRISTIANISME. 5
de posséder ime foule d'excellentes tra- Tartib it:
gédieS ? Poétlqua
CHAPITRE II.
du
jChvistia-
nisme.
p^ue générale des poënies oh le Tnervell- livre l. leuac du chi^lstianisme remplace la my- y„e thologle. L'Enfer du Dante, la Jérusa- générale
des épopées lein délivrée, ehrétiennea
Jl OSONS d'abord quelques principes.
Dans toute Epopée , les hommes et leurs passions sont laits pour occuper la première et la plus grande place.
Ainsi tout poëme où une religion est employée comme sujet et non comme ac^ cessoire , où le merveilleux est \ejbnd et non Y accident du tableau , péclie essen- tiellement par la base.
Si Homère et Virgile avoient établi leurs scènes dai^s l'Olympe, il est douteux, malgré tout leur génie , qu'ils eussent pu soutenir jusqu'au bout l'intérêt dramatique. D'après cette remarque , dont il est difficile de con- tester la justesse^ il ne iàiit plus attribuer au
Livre I.
cluétieiines
6 GENIE
Partie IF. christianisme la langueur qui règne dans Poétique les poënies , dont les principaux person- Ciuistia- ^^g^s sont des êtres surnaturels : cette lan- iiisrne. gueur tient au vice même de la composi- tion. Nous verrons , à l'appui de cette vérité j que plus le poëte , dans l'Epopée , cénéiaie g^rde uu justc milieu entre les choses divi- «les épopées nes et les choses humaines , plus il devient divertissant , pour parler comme Des- préaux. Divertir, afin ^ enseigner , est la première qualité requise en poésie.
Sans rechercher quelques poèmes écrits dans un latin barbare , le premier ouvrage qui s'ofiire à nous , est la divina comedia du Dante. Les beautés de cette production bizarre , découlent presqu'entièrement du christianisme ^ ses défauts tiennent au siècle et au mauvais goût de l'auteur. Dans le pathétique et dans le terrible , le Dante a peut-être égalé les plus grands poètes. Son ouvrage étant de nature épisodique , sou- tiendroit mal-aisément une analyse régu- lière : nous reviendrons sur les détails. Il n'y avoit dans les temps modernes que
chrétiennes
DV CHRISTIANISME. 7
deux beaux sujets de poëme épicj^ue , les Partie 11.
Croisades et la découverte du Nouveau- Poétique
Monde : M. de Malfilâtre se proposoit de cinistia-
chanter la dernière. Les Muses regrettent nisme.
encore cpie ce jeune poëte ait été surpris """
par la mort , avant d'avoir exécuté son
. . . . Vue
dessein. Tauteibis ce sujet a , pour un générale
Français ^ le défaut d'être étranger. Or , «les épopées c'est un autre principe de toute vérité , qu'il faut travailler sur un fonds antique , ou que, si l'on clioisit une histoire moderne, il faut toujours clianter sa nation.
Les Croisades raj)pelient la Jérusalem. Délivrée : ce poëme est un modèle j>arfàit de composition. C'est là qu'on peut appren- dre à mêler les sujets sans les conlbndre : l'art avec lequel le Tasse vous transporte d'une bataille à une scène d'amour , d'une scène d'amour à un conseil , d'une proces- sion à un palais magique , d'un j^alais magique à un camp ^ d'un assaiit à la grotte d'un solitaire , du tumulte d'une cité assiégée à la cabane d'un pasteur 5 cet art, disons- nous , est tout admirable. Le dessin des
8 GENIE
Partie II. caractèrcs n'est pas moins savant : laféro- Poétique cité d'Argant est opposée à la générosité _, \" . de Tancrède , la grandeur de Soliman à
Chnstia- ' o
nisine. l'éclat de Renaud , la sagesse de Godefroi
■~" à la ruse d'Aladin ; il n'y a pas jusqu'à
riiermite Pierre ( comme l'a remarqué
Vue
ecnéiaie ^- ^^ Voltaire ) , qui ne fasse un beau con- tics épopées tj-aste avec l'enchanteur Ismen. Quant aux
clii éticimes ,. , . . ,
lemmes , ia coquetterie est peinte dans Armide, la sensibilité dans Herminie , Fin- dilFérence dans Clorinde. Le Tasse eût par- couru le cercle entier des caractères de femmes , s'il eût représenté la mère. Il faut peut-être chercher la source de cette omis- sion dans la nature de son talent qui avoit plus d'enchantement que de vérité, et plus d'éclat que de tendresse.
Homère semble avoir été particulière- ment doué de génie , Virgile de sentiment, le Tasse d'imagination. On ne balanceroit plus sur la place que le poëte italien doit occuper, s'il avoit une seule de ces grâces rêveuses , qui rendent si doux les soupirs du Cygne de Mantoue \ car il lui est très-
cuieliennes.
DU CHRISTIANISME. 9
supérieur clans les caractères, les batailles, Partie il et la composition. Mais le Tasse est près- Poétique que toujours faux quand il fait parler le ciuistia- cœur; et comme les traits de l'ame sont les nisme. véritables beautés , il demeure nécessaire- """
, , , r. ., Livre I..
ment au-dessous de Vir2;ile.
\ lie
Au reste , si la Jérusalem a une Heur de „énéiale poésie exquise^ si l'on y respire l'âge tendre , ^-^ épopées l'amour et les déplaisirs du grand homme infortuné , qui soupira ce chef-d'œuvre d,ans sa jeunesse, on y sent aussi les défauts d'un âge qui n'étoit pas assez mûr pour la liante entreprise d'une Epopée. L'octave du Tasse n'est presque jamais pleine , et son vers , souvent trop vite fait , ne peut être comparé au vers de Virgile , cent fois retrempé au feu des Muses. Il faut encore remarquer que les idées du Tasse ne sont pas d'une aussi belle famille que celles du poëte latin. Les ouvrages des anciens se font reconnoître , nous dirions presqu'à leur sang: C'est moins chez eux , ainsi que parmi nous , quelques pensées éclatantes , au milieu de beaucoup de choses commu--
lo GENIE
Partie II. nes , qu'une belle troupe de pensées qui se*
Poétique Conviennent et qui ont toutes comme un
Christia- ^^^ ^^ parenté -, c'est le groupe des enfans
nisme. de Niobé, nuds, simples, pudiques, rou-
— " gissans , se tenant par la main avec un
LlVRK I. , . ,
doux sourire , et portant , pour seul orne- Vue 1 ri 1 A
tienéiaie "^^ut , uuc couronue de fleurs sur leur tête. (•es épopées D'après la Jérusalem , on sera du moins
tliictienues i t ' t • , r • i
oblige de convenir qu on peut laire quel- que chose d'excellent sur un sujet chrétien. Et que seroit-ce donc , si le Tasse eût osé employer toutes les grandes machines du christianisme ? Mais on voit qu'il a manqué de hardiesse. Cette timidité l'a iorcé d'user des petits ressorts de la magie , tandis qu'il pouvoit tirer un parti immense du tombeau de J. C. qu'il nomme à peine, et d'une terre consacrée par tant et tant de prodi- ges. La même timidité l'a fait échouer dans son Cie/. Son Enfer a plusieurs traits de mauvais goût. Ajoutons qu'il ne s'est pas assez servi du Mahométisme , dont les rites sont d'autant plus curieux , qu'ils sont peu connus. Enfin, ilauroit dû jeter un regard
cliiéiieunes
DU CHRISTIANISME^ ii
sur rancieniie Asie , sur cette Egypte si Partie ii. iàmeuse, sur cette grande Babylone , sur Poétique cette superbe Tyr , sur les temps de Salo- ci„.is,ia- mon et d'Isaïe. Comment la Muse a-t-elle nisme. oublié la harpe de David , en parcourant """ Israël ? N'entend-on plus , sur les sommets du Liban , la voix des ombres des propliè- «énéraie tes ? Ces grands fantômes n'apparoissent- des épopées ils pas quelquefois sous les Cèdres , et parmi les Pins ? Les anges ne chantent-ils plus sur Golgotha , et le torrent de Cédron a- t-il cessé de gémir ? On est fâché que le Tasse n'ait pas donné quelque souvenir aux patriarches : le berceau du. inonde dans un petit coin de la Jérusalem ^ feroit un assez bel elïèt.
CHAPITRE III.
Paradis perdu,
vJn peut reprocher au Paradis Perdu de^ Milton , ainsi qu'à \ Enfer du Dante , le défaut dont nous avons parlé : le mer-
13 GENIE
Partie II. veilleux est le Sujet et non \3. machine dH Poétique l'ouvrage ', mais on y trouve des beautés supérieures , qui tiennent essentiellemenE
du
Cliristia-
nisme. à la ba£«e de notre relieion.
Livre I.
L'ouverture du poëme se fait aux enfers , et pourtant ce début n'a rien qui choque o'iéraie ^"^ règle de simplicité prescrite par Aris- <ies épopées totc. Pour uu édifice si étonnant, il falloit
chrétiennes .. , t • r ^^• .
un portique extraordinaire , aim cl intro- duire tout-à-coup le lecteur dans ce monde inconnu , dont il ne devoit plus sortir.
Milton est aussi le premier poète qui ait terminé l'Epopée par le malheur du prin- cipal personnage , contre la règle générale- ment adoptée. Qu'on nous permette de penser qu'il y a quelque chose de plus intéressant, de plus grave, de plus sem- blable à la condition humaine , dans une histoire qui aboutit aux misères , que dans celle qui va finir au bonheur. On pour- roit même soutenir que la catastrophe de l'Iliade est tragique. Car si le fils de Pelée atteint le but de ses désirs , toutefois la conclusion du poëme laisse un sentiment
DU CHRISTIANISME. i3
profond de tristesse ( i ) : on vient de voir Partie ir, leslîinérailles dePatrocle, Priam rachetant Poétuiue le corps d'Hector, la douleur d'Hécube et ''".
^ ^ Clinstia-
d'Audromaque au bûcher de ce héros , et nisme. l'on apperçoit dans le lointain la mort "~~
d'Achille et la chute de Troie. ^"''^ ^• Le berceau de Rome, chanté par Virgile, , - ,
' i o -^ gcnerale
est un grand sujet, sans doute ; mais que des épopéps
^i: 1, .. . . cillé tieaueà
curons - nous d un poème qui peint une
(i) Ce sentiment vient peut-être de l'intérêt qu'on prend en Hector. Hector est autant le héros du poëme qu'Achille , c'est le grand défaut de l'Iliade. Il est certain que l'amour du lecteur se porte sur les Troyens , contre l'intention du poëté , parce qiie les scènes dramatiques se passent toutes dans les murs d'Ilion. Ce vieux monarque , dont le seul crime est d'aimer trop un fils coupable ; ce généreux Hector , qui connoît la Hiute de son frère , et qui cependant défend son frère ; cette Andromaque, cet Astyanax, cette Hécube, attendrissent tous le cœur, tandis que le camp des Grecs n'offre qu'avarice , perfidie et férocité. Peut-être aussi le souvenir de l'Enéide agit-il secrètement sur le lecteur moderne ; et l'on se range , sans le vouloir , du coté des héros chantés par Virgile.
i/f G E N I E
Partie II. catastroplie dont nous sommes nous-méme9 Poétique les victimes , et qui ne nous montre pas le ^, .' . fondateur de telle ou telle société , mais le
CliDStia- •'
iiisme. père du genre humain ? Milton ne vous ■■"" entretient ni de batailles , ni de jeux funè- bres , ni de camps , ni de villes assiégées 5
Vue •! 1 1 • >
... il se contente de vous retracer la première
générale 1
des épopées pensée de Dieu, manifestée dans la créa-
claétiennes . • i i ^ i • ^ ' J
tion du monde, et les premières pensées de l'homme au sortir des mains du Créateur î Rien de plus auguste et de plus intéres- sant que cette étude des premiers mouve- mens du cœur de l'homme. Adam s'éveille à la vie ', ses yeux s'ouvrent 5 il ne sait d'où il sort. Il regarde le firmament ^ par un mouvement de désir , il veut s'élancer vers cette belle voûte , et il se trouve debout , la tête superbement levée vers le ciel. Il touche ses membres 5 il court , il s'arrête ; il veut parler et il parle. Il nomme natu- rellement tout ce qu'il voit , il s'écrie : te O toi y soleil, et vous y arbres , forêts ^ •y> collines , 'vallées , animaux divers ! 33 et tous les noms qu'il donne sont les vrais
DU CHRISTIANISME. i5
nomsdesctres. EtpourquoiAdams'adrcsse- ^^^^>tif. ±i. l-il au soleil , aux arbres ? Soleil . arhrcs . ^'^'^"a"^
. , du
dit-il j savcz-vous le nom clc celui qui rn'a chrisiia-
créé ? Ainsi le premier sentiment que nisme.
riiomme éprouve, est le sentiment de l'exis- '^~'
Livre I.
tence d'un Etre suprême j le premier besoin
qu'il manifeste , est le besoin de Dieu î Que générale
Milton est sublime dans ce passaee ! mais ^^^^ «porees
° _ cillé lie nues
se fut-il élevé à ces grandes pensées , s'il n'eût coiuui la véritable religion ?
Dieu se manifeste à Adam , la créature et le Créateur s'entretiennent ensemble ; ils parlent de la solitude. Nous suppri- mons les réflexions. La solitude ne vaut rien à l'homme. Adam s'endort , Dieu tire du sein même de notre premier père une nouvelle créature , et la lui présente à son réveil : « la grâce est dans sa démarche , le •y» ciel dans ses yeux, et la dignité et l'amour 3> dans tous ses inouvemens. Elle s'appelle 33 la femme ; elle est née de l'homme, 35 L'iionnne quittera pour elle son père et 53 sa mère. ^^ Malheur à celui qui ne senti- roit pas là-dedans toute la divinité !
%6 G È N î Ë
Pa-KTIE II. -j- .. . \ 1 r 1
-L.e poète contmiie a développer ceS
jIh grandes vues de la nature humaine , cette
Chnstia- sublime raison du christianisme. Le carac-
___ tere de la femme est admirablement tracé
Livre I. claus la làtale chute. Eve tombe par amour-
Viie propre j elle se vante d'être assez fbi'te
genevaie pour s'cxposcr scule ; elle ne veut pas
des épopées
chiélicnnes «qu'Adam l'accompagne dans l'endroit soli- taire , où elle cultive des Heurs : cette belle créature, qui se croit invincible, en raison même de sa fbiblesse , ne sait pas qu'un ' seul mot peut la subjuguer. L'Ecriture ,
qui lait un si bel éloge de la femme forte , nous peint toujours la femme esclave de sa vanité. Quand Isaïe menace les filles de Jérusalem : Vous perdrez , leur dit-il , vos 33 boucles d'oreilles , vos bagues , vos bra- 3> celets , vos voiles. 3j On a remarqué , de nos jours , un exemple frappant de ce caractère. Telles femmes , pendant la ter- reur, avoient donné des preuves multi- pliées d'héroïsme , de qui la vertu est venue depuis échouer contre un bouquet de fleurs, une fête nouvelle. Ainsi s'explique
Livre I.
DU CHRISTIANISME. 17
une de ces grandes et mystérieuses vérités Partie ir. cachées dans les Ecritures : en condamnant Poéùque la femme à enfanter avec douleur, Dieu lui a ciuistia- donné une force invincible contre la peine ; nisme. mais en même temps, et en punition de sa faute , il l'a laissée fbible contre le plaisir.
Vue
Aussi Milton appelle-t-il la femme ^fair de- générale fect of nature f « beau défaut de la nature. « <^es épopées
T . ^ 1 1 •• A T • chrétiennes
JLa manière dont le poète Anglois a con- duit la chute de nos premiers pères, mérite d'être examinée. Un esprit ordinaire n'au- roit pas manqué de renverser le monde , au moment où Eve porte à sa bouche le fi'uit fatal j Milton s'est contenté de faire pousser un soupir à la terre , qui vient d'enfanter la mort 5 on est en effet beau- coup plus surpris , parce que cela est beau- coup moins surprenant. Quelles calamités cette tranquillité présente de la nature ne fait-elle point entrevoir dans l'avenir ! Ter- tullien cherchant pourquoi l'univers n'est point dérangé par les crimes des hommes , enapporte une raison sublime : cette raison^ c'est la PATIENCE de Dieu.
2. B
LlVItE I.
Vue
18 GENIE
Partie II. LorsquG la mère du genre humain pré-
Pùétique sente le iruit cle science à son époux , notre
Chiisiia- pi^emicr père ne se roule point dans la
iiisiiie. poudre , ne s'arrache point les cheveux ,
ne jette point de cris. Un tremblement le
saisit , il reste muet , la bouche entr'ou-
.'"„,^ verte, et les veux attachés sur son épouse.
générale > j l
des épopées H apperçoit toute l'énormité du crime : '• d'un côté, s'il désobéit, il devient sujet à la mort 5 de l'autre , s'il reste fidèle , il garde son immortalité, mais il perd sa compagne désormais condamnée au tombeau. Il peut refuser le fruit , mais peiit-il vivre sans Eve ? Le combat n'est pas long : tout un monde est sacrifié à l'amour. Au lieu d'ac- cabler son épouse de reproches , Adam la console, et prend de sa main la pomme fatale. A cette consommation du crime , rien ne s'altère encore dans la nature : les passions seulement font gronder leurs pre- miers orages dans le cœur du couple mal- heureux.
Adam et Eve s'endorment, mais ils n'ont plus cette innocence qui rend les songes
DU CHRISTIANISME. 19
léiiers. Bientôt ils sortent de ce sommeil Partie il agité, comme on sortiroit d'une pénible Poétique insomnie i as frumunrest.^ C'est alors (lue ^, /V leur péché se présente devant eux. « Qu'a- nisme. 35 vons-nous fait , s^ccfie Adam ï pour- "~~
:>-> quoi es-tu nue 1 Couvrons-nous , de peur
, • 7 ' T Vue
» au on ne nous voie dans cet état, a^ l^e , , ,
J- générale
vêtement ne cache ]:)oint une nudité dont des épopées
on s'est apperÇU. claétieunes
Cependant la faute est connue au ciel , une sainte tristesse saisit les an2;es ; mais that sadness mixt with pity, dld not aller their bliss ; ce cette tristesse mêlée à la ■y» pitié 3 n'altéra pomt leur bonheur. 33 Mot chrétien et sublime de tendresse. Dieu envoie son Fils pour juger les coupables ; le juge miséricordieux descend j il appelle Adam dans la solitude : 35 Où es-tu ? lui 33 dit-il. 55 Adam se cache, ce — Seigneur, je 33 n'ose me montrer à vous, parce que je suis 33 nud. — Comment sais-tu que tu es nud ? 33 Aurois-tu mangé du fruit de science ? 33 • — Quel dialogue ! cela n'est point d'inven- tion humaine. Adam confesse son crime 5
B..
20 GENIE
Partie u. Dieu pronoiice la sentence : « Homme ! tu
Poétique 5, mangeras ton pain à la sueur de ton
Chvistia- ^' front j tu décllireras péniblement le sein
nisme. jj de la terre ; sorti de la poudre, tu retour-
"~" 53 neras en poudre. — Femme , tu enfan-
:>3 teras avec douleur. 5> Voilà l'iiistoire du
Vue
aéuéiaie genre humain en quelques mots. Nous ne tks épopées savons si le lecteur est frappé comme nous le
cluétienues
sommes ; mais nous trouvons dans cette scène de la Genèse, quelque chose de si ex- traordinaire et de si grand, qu'elle se dérobe à toutes les explications du critique 3 l'ad- miration manque de termes , et l'art rentre dans le néant.
Le Fils de Dieu remonte au ciel , après avoir laissé des vêtemens aux coupal^les. Alors commence ce fameux drame entre Adam et Eve , dans lequel on prétend que Milton a consacré un événement de sa vie , un raccommodement entre lui et sa première femme. Nous sommes persuadés que les grands écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien que son propre cœur , en l'attribuant à un autre ,
Livre I.
DU CHRISTIANISME, 2.1
et la meilleure partie du génie se compose Partie tt.
de souvenirs. Poétique
Adam est retiré seul pendant la nuit christia- sous un ombrage : la nature de l'air est nisme. changée^ des vapeurs froides , des nuages épais obscurcissent les cieux j la foudre a embrasé des arbres, les animaux fuient à oénéraie la vue de l'homme ; le loup commence à ^^^^ épopées
Cil retienne^
poursuivre l'agneau , le vautour à déchirer la colombe. Adam tombe dans le déses- poir 'f il désir de rentrer dans le sein de la terre. Mais un doute le saisit : s'il avoit en lui quelque parcelle d'immortalité ? si ce soufïle de vie qu'il a reçu de Dieu ne pou- voit périr ? si la mort ne lui étoit d'aucune ressource , et qu'il fut condamné à être éternellement malheureux ? La philoso- phie peut - elle demander un genre de beautés plus élevées et plus graves ? Non- seulement les poètes antiques n'ont pas fondé un désespoir sur de pareilles bases j mais les moralistes eux-mêmes ont à peine quelque chose d'aussi haut.
Eve a entendu les gémissemens de son
22 GENIE
Tartie II, époux : elle s'avance timidement vers lui ;
roéiique Adam la repousse 5 Eve se jette à ses pieds ,
^, *; . les baiene de larmes. Adam est touché ; il
Dhine. relève la mère des hommes. Eve lui pro-
"""^ pose de vivre dans la continence , ou de
se donner la mort, pour sauver sa posté-
énéiale l'^^é. Ce désespoir , si bien attribué à une
des épopées femme , tant par son excès que par sa géné-
cluétiennes . , ,, ' \ r\
rosite, irappe notre premier père, (^ue va- t-il répondre à son épouse ? « Eve , l'espoir 35 que tu fondes sur le tombeau , et le 35 mépris même que tu fais de la mort , me 35 prouvent que tu as en toi quelque chose 35 de 8ul:»lime , qui n'est pas soumis au 35 néant. 35
Le couple infortuné se décide à prier Dieu et à se recommander à la miséricorde éternelle. Use rend à l'endroit même où le souverain Jnge a prononcé son arrêt. Là , se prosternant , il élève un cœur et une voix humiliée vers celui qui pardonne. Ces accens montent au séjour céleste , et le Fils se charge lui-même de les présenter à son Père. On admire avec raison dans
DU CHRISTIANISME. ^3
riliadc les P/76'r^5 boiteuses , qui suivent Pattie II. l'//7y//r^ pour réparer les maux qu'elle a faits. Poétique Il seroit iinijossible sans doute de trouver ^, ^!".
i Chnstia-
sur les prières une plus belle allégorie. nisme.
Cependant ces premiers soupirs d'un cœur ■""" contrit, qui trouvent la route que tous les
soupirs du monde doivent bientôt suivre ; , . \
^ ' générale
ces humbles vœux qui viennent se mêler à des épopées l'encens fumant devant le Saint des saints , cnetienne!. ces larmes pénitentes qui réjouissent les esprits célestes; ceslarmesqui sont oiFertes à l'Eternel, par le Rédempteur du genre hu- main, et qui touchent Dieu lui-même; ( tant elle a de puissance, cette première prière de l'homme repentant et malheureux ! ) toutes ces circonstances réunies ont en elles-mêmes quelque chose de si moral, desisolemnel, de si attendrissant , qu'elles ne sont peut-être point elïàcées par les Prières du chantre d'Ilion.
Le Très-Haut se laisse fléchir , et ac- corde le salut final de l'homme. Milton s'est emparé avec beaucoup d'art de ce premier mystère des Ecritures ; il a mêlé
2/f GENIE
Paktie II. par-tout la touchante histoire d'un Dieu,
poétique qui, dès le commencement des siècles , se
Chiis'ia- dévoue à la mort , pour racheter l'homme
iilsme. (le la mort. La chute d'Adam devient
""*°" plus puissante et plus tragique , quand on
la voit envelopper tlans ses conséquences ,
"V II c
générale ju^squ'au Flls de l'Eternel. des ci>opées Nonobstant ces beautés , qui appartien-
chiùtieiincs r* i i n /• /m
,nent au tond cLu Paradis perdu, il y a une foule de beautés de détail dont il seroit trop long de rendre compte j Milton a en parti- culier le mérite de l'expression. On connoît les ténèbres visibles , le silence ro\'i , etc. Ces hardiesses, lorsqu'elles sont bien sau- vées , comme les dissonnances en musique , font un effet très-brillant j elles ont un faux air de génie : mais il i'aut prendre garde d'en abuser j quand on les recherche , elles ne deviemient plus qu'un jeu de mots puéril , aussi pernicieux à la langue qu'au bon goût.
Nous observerons encore que le chantre d'Eden, à l'exemple de Virgile, est devenu original en s'appropriant des richesses étran-
DU CHRISTIAxNISME. aS
gères; ce qui prouve que le style original n'est Partie il pas celui qui n'emprunte rien de personne , Poéiiiue mais celui que personne ne peut repro- (^i^'i",;^.
du ire. nisme.
Cet art d'imitation , connu de tous les """ grands écrivains , consiste dans une cer-
Vil G
taine délicatesse de goût, qui s'empare des générale beautés d'un autre temps pour les accom- '^es épopées
, . \ 1 chrétiennes
mocier aux temj^s et aux mœurs du siecie. La copie, bien que ressemblante, devient un original, comme le Saint-Jérôme du Domi- nicain , fait d'après le Saint - Jérôme du Carrache , ou comme les traits d'un père se répètent sur le visage de ses enfans , sans qu'on puisse accuser la nature de plagiat : Virgile est un modèle en ce genre. Voyez comme il a transporté à la mère d'Euryale, les plaintes d'Andromaque sur la mort d'Hector. Homère , dans ce morceau , a quelque chose de plus naïf que le poëte de Mantoue, dont il a fourni d'ailleurs tous les traits fiappans, tels que l'ouvrage échappant aux mains d'Andromaque , l'évanouisse- ment, etc. ( et il en a quelques autres qui ne
Livre I.
26 GENIE
Partie IL soiit poiiitclansTEneidej comme le pressen-
Poétique timent du malheur , et cette tête qu' Andro-
maque éclievelée , avance à travers les cré-
nisme. neaux. ) Mais aussi l'épisode d'Euryale est
plus pathétique, plus tendre. Cette mère
qui, seule de toutes les Troyennes, a voulu
pénéraie suivre Ics destinées d'un fils 5 ces habits
tics épopées devenus inutiles , et dont elle occupoit son
cbiéliennes i ., • •n
amour maternel , son exil , sa vieillesse et sa solitude, au moment même où l'on pro- menoit la tête du jeune homme sous les remparts du camp ; ce Jœmineo ululatu / sont des choses qui n'appartiennent qu'à l'ame de Virgile. Les plaintes d'Androma- que, plus étendues, perdent de leur force; celles de la mère d'Euryale , plus resser- rées , tombent , avec tout leur poids , sur le cœur. Cela prouve qu'une grande difïé- rence existoit déjà entre les temps de Vir- gile et ceux d'Homère , et qu'au siècle du premier, tous les arts, même celui d'aimer, avoient acquis plus de perfection.
DU CHRISTIANISME. 27
Partie II.
CHAPITRE IV. Poétique
(111
Cliii^iiia-
T)e quelques JPoëmesfrancois et étrangers. nisme. i^UAND le cliristianisme n'atiroit donné à
1 , . 1 7. 7 -1 Vue
la poésie que le Paradis perdu ; quand son „énéiale génie n'auroit inspiré ni la Jérusalem déli- des épopées
/ • -n /• • r-- 7 ' I j T chrétiennes
vree y ni Polieucte , m iLstlier, ni AtliaLie , ni Zaïre y ni Alz'ire , on pourroit encore soutenir qu'il est très -favorable aux muses. Nous placerons dans ce chapitre , entre le Paradis perdu et la Henriade , quelques poëines Irançois et étrangers , dont nous n'avons qu'un mot à dire.
Les morceaux remarquables répandus dans le saint Louis du père Lemoine ont été si souvent cités , que nous ne les répé- terons point ici. Ce poëme , tout informe qu'il est, a des beautés qu'on clierclieroit en vain dans la Jérusalem. Il y règne une imagination sombre , qui convient à la peinture de cette Egypte pleine de souve- nirs et de tomljeaiix, et qui vit passer tour-
n^ GENIE
Partie II. à-tourles Pliaraoïi , les Ptolomée, les soli- Poctique taires de la Tiiébaïde, et les Soudans des ^, "". Barbares.
Christia- nisme. La Tucelle de Chapelain , le Moïse sauvé
— " de Saind-Amand ^ et le David de Coras , ne
sont plus connus que par les vers deBoileau.
Vue
eénéiaie ^^ peut Cependant tirer quelque fruit de la des épopées lecture de ces ouvrages : le David sur-tout
clnetiennes ^ • i,a
mente cl être parcouru.
Le projDliète Samuel raconte à David riiistoire des rois d'Israël :
Jamais, dit le grand saint, la fière tyrannie Devant le Koi des i-ois ne demeure impunie : Et de nos derniers chefs le juste châtiment iEu fournit à toute heure un triste monument.
Contemple donc Héli , le chef du tabernacle , Que Dieu fit de son peuple et le juge et l'oracle; Son zèle à sa patrie eût pu servir d'appui , S'il n'eût produit deux fils trop peu dij^nes de lui.
Mais Dieu fait sur ces fils , dans le vice obstinés ,
Tonner l'arrêt des coups qui leur sont destinés;
Et par un saint hérault , dont la voix les menace ,
Leur annonce leur perte et celle de leur race.
O ciel! quand tu lanras ce tenible décret,
Quel ne fut point d'Héli le deuil et le regi et !
Mes yeux furent témoins de toutes ses alarmes ,
Et mon front , bien souvent , fut mouillé de ses larmes.
DU CHRISTIANISME. 29
Ces vers sont remarquables, parce qu'ils Partie iî.
sont assez beaux comme vers. Le mouve- Poétique
ment ciui les termine, pourroit être avoue ^, '.".
d'un grand poëte. nisme.
L'épisode de Rutli , racontée dans la — ~
grotte sépulcrale où sont ensevelis les an- '^"^^ '
ciens patriarches , a du charme et de la . '.'^,
■•- ' générale
simplicité : des épopées
chrétiennes On ne sait qui Jes deux, ou l'épouse , ou l'époux , Eutl'ame la plus pure et le sort le plus doux , etc.
Enfin Coras réussit quelquefois dans le vers descriptif. Cette image du soleil à son midi est pittoresque :
Cependant le soleil , couronné de splendeur, Amoindrissant sa forme , augmentoit sou ardeur.
Saint-Amand, presque vanté parBoileau, qui lui accorde du génie , est néanmoins inférieur à Coras. La composition du JMoïse sauvé QÇX languissante, levers lâche et prosaïque , le style plein d'antitlièses et de mauvais goût. Cependant quelques mor- ceaux d'un sentiment vrai , qu'on y remar-
3o GENIE
Partie II. qiie çà et là , oiit pu Servir à adoucir l'Iiu- Poctique ineiir du chantre de l'art poétique.
ilu . , . .11
chiistia- ^^ scroit iilutile de nous arrêtera Y Arau- iiisiiie. cana, avec ses trois parties et ses trente - """" cinq chants originaux , sans oublier les
Livre I.
chants supplémentaires de doiîi Diéi2;o de
Vue _ ^ ^ , ^ ^ . ^
générale Santistevaji Ojozio. Il n'y a point de mc?'- des épopées ,,'eilleux chrétien dans cet ouvrage ; c'est
cliiélieunes . , ,, .
une narration historique de quelques laits arrivés dans les montagnes du Chili. La chose la plus intéressante du poëme , est d'y voir figurer Ercylla lui-même , qui se bat et qui écrit. U Aj^aucana est mesuré en octaves , comme l' Orlando et la Jérusalem, La littérature italienne donnoit alors le ton à toutes les littératures de l'Europe. Ercylla chez les Espagnols , et Spenser chez les Anglois , ont lait des stances et imité l'Arîoste , jusques dans son exposition. Ercylla dit :
No las (lamas , amor ,no gentilesas De cavalières canto enamorados , Ni las mucstras, regalos y ternezas De aaiorosos afectos y cuyJados :
DU CHRISTIANISME. 3i
Mas el valor , los heclios , las proezas Tar ti k H.
De aqiielos Espagnoles esforçados , Poétique
Que a la ccrviz de Arauco no tloinada du
Pusieron duio yugo por la espada. CUristia-
iiisme .
Livre I.
Vue générale
C'étoit encore un bien riche sujet d'Epo- pée que celui de la Lusiade. On a de la peine à concevoir comment un homme du génie de Camoëns j n'en a pas su tirer un plus grand des épopées parti. Mais enfin , il faut se rappeler qu'il ^ retiennes lut le premier épique moderne , qu'il vivoit dans un siècle barbare , qu'il y a des choses touchantes (i) , et quelquefois subli- mes dans les détails de son poëme , et qu'après tout, le chantre du Tage fut le plus infortuné des mortels. C'est un sophisme , digne de la dureté de notre siècle, d'avoir avancé que les bons ouvrages se font dans le malheur : il n'est pas vrai qu'on puisse bien écrire quand on souffre. Tous ces hommes inspirés , qui se consacrent au
(i) Néanmoins nous différons encore ici des autres critiques ; l'épisode d'Inès nous semble pur , tou- chant , mais généralement trop loué , et bien loin d'avoir les développemens dont il éloit susceptible.
32 GENIE
Partie II. culte (les muses , se laissent plus vite sub-
Poétique merger à la douleur que les esprits vul-
christia- g^-î^'^s. Uii génie puissant lise bientôt le
nisme. corps qul le renferme j les grandes araes ,
""" comme les grands fleuves , sont sujettes à
Livre I. , , ,
dévaster leurs rivages.
Vue , ^ ..
générale Le mélange que Camoëns a fait de la des épopées fable et du christianisme , nous dispense de
cUréticnnes , , • 77 i
parler du inerveiUeux de son poème.
M. Klopstock est aussi tombé dans le défaut d'avoir pris le meneilleux du chris- tianisme pour sujet de son poëme. Son premier personnage est un Dieu 3 cela seul suffiroit pour détruire l'intérêt tragique. Cependant il y a de beaux traits dans le JVLessie. Les deux amans ressuscites par le Christ , offrent un épisode charmant que n'auroient pu fournir les ressorts mytholo- giques. Nous ne nous rappelons point de personnages arrachés au tombeau, chez les anciens, si ce n'est Alceste, et Hérès de Pamphilie (1).
(1) Dans le dixième livre de la république de Platon.
<IU
lirist nisme.
Livre I.
Vue
énérai
! épop
cliiéticnnes
DU CHRISTIANISME. 33
L'abondajice et la grandeur caractéri-
1 Ml 1 T 7- • Poétique
sent sur-tout le merveilleux du jMcssie. ,
<lu
Ces globes habités par des êtres dilïérens Christia- de riiomme , cette profusion d'anges , d'esprits de ténèbres , d'ames à naître ou d'ames qui ont déjà passé sur la terre , jet- tent l'esprit dans l'immensité. Le caractère généraîe d'Abbadona , l'ange repentant, est une '-^^ '^p^p^'^' conception heureuse. M. Klopstocka aussi créé luie sorte de séraphins mystiques, tout- à-iait inconnus ayant lui.
Gessner nous a laissé dans la moi^t d'Abel, un ouvrage plein d'une tendre majesté. Mal- heureusement il est gâté par cette teinte doucereuse de l'idylle, que les Allemands donnent presque toujours auxsujets tirés de l'Ecriture : ils pèchent tous contre une des plus grandes loix de l'Epopée , la vrai- sembhiTice des mœurs y et transforment les rois pasteurs d'Orient en innocens bergers d'Arcadie.
Quant à l'auteur du poëme de Noé ^ il a succombé sous la richesse de son sujet. Pour une imagination vigoureuse, c'étoit pour- 2. C
Livr. E I.
34 GENIE
I'artie II. tant une belle carrière à parcourir, qu'un
Poétique monde anti-diluvien. On n'étoit pas même
^, . . oblia;édecréertouteslesmerveilles:enlbuil-
ïiisme. lant le Critias , les chronologies d'Eusèbe ,
quelques traités de Lucien et de Plutarque ,
on eût trouvé une ample moisson. Scaliger
eénéiaie ^^*® ^^" fragment de Polyhistor , touchant
des épopées certaines tables écrites avant le déluge , et
cliiétienncs / ^ o» i a • i i
conservées a Sippai^y , la même vraisembla- blement que la Sîpphara de Ptolémée (1). Les muses parlent et entendent toutes les langues ; que de choses ne pouvoient-elles pas lire sur ces tables !
(1) A moins qu'on ne fasse venir Sîppary du mot hébreu SepTier , qui signifie bibliothèque. Josephe , liv. I , c.W^de Antiq. Jud. , parle de deux colonnes , l'une de brique et l'autre de pierre , sur lesquelles les enfans de Seth avoient gravé les sciences humaines , afin qu'elles ne périssent point au déluge , qui avoiÈ été prédit par Adam. Ces deux colonnes subsistèrent long-temps après Noé.
DU CHRISTIANISME. 35 CHAPITRE V.
, Tartie ir.
Poétique du
La Henriade. Chri.tia-
nisme.
Oi un plan sage, une narration parfaite, de Livr.ii i. très-beaux vers, une diction élégante, un yi,e goût pur, un style correct et limpide , sont généiiiie
1 1 ^•[' ' • \ l'T? ' <!es épopées
les seules qualités nécessaires à 1 xiipopee , chrétiennes la Henriade est un poème achevé \ mais cela ne sufïit pas : il faut encore une action, héroïque et surnaturelle. Et comment M. de Voltaire eiit-il fait un usage heureux du merveilleux du christianisme , lui dont tous les efforts tendoient à détruire ce mer- veilleux ? Telle est néanmoins la puissance des idées religieuses , que l'auteur de la Henriade doit au culte même qu'il a per- sécuté , les morceaux les plus frappans de son poëme épique , comme il lui doit les plus belles scènes de ses tragédies.
Une philosophie sage , une morale froide et sérieuse conviennent à la muse de l'his- toire^ mais cet esT)rit de sévérité, trans- porté à l'Epopée, est peut-être un contre-
C.
o6 'GENIE
Pahtieii. sens. Ainsi, lorsque M. de Voltaire s'écrie Poétique dans l'invocation de son poëme :
tlu ^
Chiistia- Descends du haut des deux, auguste Vérité ,
nisme.
—1- il est tombé , ce nous semble, dans une Livre I. grande méprise. La poésie épique
Vue cénéiale Se soutient par la fahle et vit de fiction,
des épopées
clirétiennes ^6 Tasse , cjui traitoit aussi un sujet chré- tien, a fait ces vers charmans, d'après Platon et Lucrèce (i).
Sai, clie la torre il mondo, ove piu versi Di sue dolcezze il lusingliier Painasso, etc.
(l) « Comme le médecin qui , pour sauver le malade , y> mêle à des breuvages flatteurs les remèdes propres » à le guérir , et jette au contraire des drogues » amèresdans les alimens qui lui sont nuisibles, etc. » Platon , de leg. lib. i . Ac veluti pueris ahsinthia tetra medentes , etc. Lucret. lib. 5.
Si l'on disoit que le Tasse a aussi invoqué la vérité y nous répondrions qu'il ne l'a pas fait comme M. de Voltaire. La vérité du Tasse est une muse ^ un ange , je ne sais quoi jeté dans le vague , quelque chose qui n''a pas de nom, un être chrétien , et non pas la vérité directement personnifiée , comme celle de la Henriade.
DU CHRISTIANISME. 3/
Là, il n'y a point de poésie oîi il n'y a Partie h, pj oint de menterie , dit Plutarque (i). Poétique Est-ce que cette France à demi-barbare , c^ri^tia- n'étoit plus assez couverte de forêts , pour nisme. qu'on y pût rencontrer quelques-uns de ces ■— " châteaux du vieux temps , avec des mâchi- coulis , des souterrains . des tours verdies - . .
' ' générale
par le lierre , et toutes pleines d'histoires <ies épopées
.1, - -i-i , • chrétiennes
inerveiiieuses r ±.st-ce qu on ne pouvoit trouver quelque temple gothique dans une vallée solitaire , au milieu des bois ? Les mon- tagnes de la Navarre n'avoient-elles point quelque druide, enfant du rocher, qui , sous le chêne sacré, au bord du torrent, au mur- mure de la tempête , chantoit les souvenirs des Gaules , et pleuroit sur la tombe des héros ? Je m'assure qu'il y avoit encore quelque chevalier du règne de François I^^, qui regrettoit , dans son manoir , les tour- nois de la vieille Cour , et ces beaux temps où la France s'en alloit en guerre contre les Mécréans et les Inhdèles. Que de choses à tirer de cette révolution des Bataves , voir
Cl) Dans son traité de la manière de lire Les poëte»-.
38 GENIE
Partie II. siiie, et poiir aliisi dire , sœur de la Ligue !
Poétique Les HoUandois s'établissoient aux Indes ,
Chi-istia- ^^ Philippe recueilloit les premiers trésors
nisme. du Pérou : Coligny même avoit envoyé
*™~ une colonie dans la Caroline : le chevalier
de Gourgues oflroit , à l'auteur de la Hen-
sénéraie ^^^^^ 7 ^^ superbe et touchant épisode :
«1rs épopérs Une Epopéc doit renfermer l'univers.
L Europe , par le plus heureux des con- trastes , présentoit le 2:)euple pasteur en Suisse , le peuple commerçant en Angle- terre , et le peuple des arts en Italie : la France offroit à son tour l'époque la plus favorable à la poésie épique j époque qu'il iaut toujours choisir, comme M. de Vol- taire l'avoit iàit , à la fm d'un âge , et à la xiaissance d'un autre âge , entre les ancien- nes mœurs et les mœurs nouvelles. La bar- barie expiroit, et l'aurore du siècle de Louis commençoit à poindre. Malherbe étoit venu , et ce héros , à-la-fois barde et chevalier, auroit pu conduire les François au combat , en chantant des hymnes à lai \ictoJre..
DU CHRISTIANISME. 39
On convient que les caractères dans la Partie ii.
Henriade ne sont que àes portraits , et l'on Poôtiquo
a peut-être trop vante cet art de penidre , cinistia-
dont Rome en décadence a donné les pre- nisme.
niiers modèles. \je portrait n'est point épi- """ que ', il ne fournit que des beautés sans
Vue
action et sans mouvement. , . ,
générale
Quelques personnes doutent aussi que des épopées la vraisemblance dès mœurs soit poussée *^"^^^'^""^* assez loin dans la Henriade. Les héros de ce poëme débitent de beaux v ers qui ser- vent à développer les principes philoso- ques de M. Voltaire ; mais représentent-ils bien les guerriers tels qu'ils étoient au seizième siècle ? Si les discours des ligueurs respirent l'esprit du temps , ne pourroit- on pas se permettre de penser que c' étoient les actions des personnages encore plus que leurs paroles, qui dévoient déceler cet esprit r Du moins, le chantre d'Achille n'a pas mis l'Iliade en harangue.
Quant au merveilleux , il est , sauf erreur, à-peu-près nul dans la Henriade. Si l'on ne connoissoit le malheureux système-
Livre I.
4o GENIE
Partie 11. qui glaçoit le génie poétique de M. de Vol- Poeiique t.iire y on ne comprendroit pas comment il a pu j^référer des divinités allégoriques nisme. au merveilleux du christianisme. Il n'a répandu quelque chaleur dans ses inven- tions , qu'aux endroits même où il cesse Vue
sénéiale ^^l^'^tre pliilosoplie , pour devenir chrétien. «les épopées Aussitôt qu'il à. touclié à la religion, source
tbrétiennes i , ^ r • i • ' ^• .
de toute poésie , la source a immédiate- ment coulé.
Le serinent des Seize dans le souterrain > l'apparition du fantôme de Guise qui vient armer Clément d'un poignard, sont des machines fort épiques , et puisées dans les superstitions religieuses d'un siècle igno- rant et mallieureux.
Le poëte ne s'est-il pas encore un peu trompé , lorsqu'il a transporté la j^hiloso- pliie dans le ciel ? Son Eternel est sans doute un dieu fort équitable, qui juge avec impartialité le Bonze et le Derviche , le Juif" et le Mahométan • mais étoit-ce bien cela qu'on attendoit de la Muse ? Ne lui demandoit-on pas de Vd poésie j un Ciel
I^U CHRISTIANISME. 41 chrétien, des cantiques , Jéhovali , enfin Patitie it. le mens divmior , la relision ? oc iiuc
M. de Voltaire a donc brisé lui-même la chiistia- corde la plus harmonieuse de sa lyre , en "'sme. refusant de chanter cette milice sacrée ,
Livre I.
cette armée des Martyrs et des Anses , dont
ses talens auroient su tirer un parti admi- générale
rable. Il eût pu trouver parmi nos saintes *^^^ ep«i"es
■•■ _ ^ chrétiennes
des puissances aussi grandes que celles des Déesses antiques , et des noms aussi doux que ceux des Grâces. Quel dommage qu'il n'ait rien voulu dire de ces Bergères trans- formées , par leurs vertus , en bienfaisantes Divinités j de ces Geneviève qui , du haut du Ciel , protègent , avec une houlette , l'empire de Clovis et de Charlemagne ! Il nous semble qu'il y a quelqu' enchantement pour les Muses à voir le peuple , le plus spirituel et le plus brave , consacré , par la religion , à la Fille de la simplicité et de la paix. De qui les gentilles Gaules tiendroient-elles leurs Troubadours, leur parler naïf et leur penchant aux grâces , si ce n'étoit du chant pastoral , de
Livre I.
42 GENIE
Partie n. l'innocence et de la beauté de leur Pa-
Poétique tPOne ?
_j^ .. . Des critiques judicieux ont observé qu'il
nisme. y a dcux hommes dans M. de Voltaire : l'un
plein de goût , de savoir, de raison ; l'autre
qui pèche par les défauts contraires. On
«'énérale P^^^t doutcr quc l'auteur de la Henriade ait
des épopées eu autant de génie que Racine 5 mais il avoit
cluéticnnes a • i ' r
peut-être un esprit plus varie et une ima- gination plus flexible. Mallieureusement la mesure de ce que nous pouvons , n'est pas toujours la mesure de ce que nous faisons. Si M. de Voltaire eût été animé j^ar la reli- gion , comme l'auteur d' Athalie 3 s'il eût fait, comme lui, une étude profonde des. pères et de l'antiquité j s'il n'eût pas embrassé tous les genres et tous les sujets , sa poésie fut devenue plus nerveuse, et sa prose eût acquis une décence et une gra- vité qui lui manquent trop souvent. Ce grand homme eut le malheur de passer sa vie au milieu d'un cercle de littérateurs médiocres, qui, toujours prêts à l'applau- dir, ne pouvoient l'avertir de ses écarts^..
DU CHRISTIANISME. 43
On aime à se le représenter clans la compa- Partie n, gnie de ses égaux, les Pascal, les Arnaud, Poéiique les Nicole , les Boileau , les Racine j c'est cinistia- alors qu'il eût été forcé de changer de ton. nisme. On auroit été indigné à Port -Royal des "— "
^ ^ •' LivrkI.
plaisanteries et des blasphèmes de Ferney ;
on y détestoit les ouvrages faits à la hâte 5 générale
on y travailloit avec loyauté, et l'on n'eût «les époques
■' •' cbiétienucs
pas voulu , pour tout au inonde , trom- per le public , en lui donnant un poëme , qui n'eût pas coûté au moins douze bonnes années de labeur 3 et ce qu'il y avoit de très-merveilleux, c'est qu'au milieu de tant d'occupations , ces excellens hommes trou- voient encore le secret de remj)lir les plus petits devoirs de leur religion , et de porter dans la société l'urbanité de leur grand siècle.
C'étoit une telle école qu'il falloit à M. de Voltaire. Il est bien à plaindre d'avoir eu ce double génie qui force à-la-fbis à l'ad- mirer et à le haïr. Il édifie et renverse ; il donne les exemples et les préceptes les plus, contraires y il élève aux nues le siècle do
Livre I.
U GENIE
Partie II. Louis XI V, et attac|ue ensuite en détail lét
Poétique réputation des grands hommes de ce siècle :
^, . ,. tour - à - tour il encense et déniée l'anti-
nisine. quité 'y il poursuit , à travers soixante-dix
voluiues f ce qu'il appelle Y infâme , et les
morceaux les plus beaux de ses écrits sont
"énéiale îi^spirés par la religion. Tandis que son
«les épopées imagination vous ravit , il fait luire une
chrétiennes r. . • i / • i -ii
fausse raison qni détruit ie merveilleux , rapetisse l'ame, etraccourcitlavue. Excepté dans quelques-uns de ses chefs -d' œuvres , il n'apperçoit par-tout que le côté ridicule des choses et des temps, et montre, sous un jour hideusement gai, l'homme à l'homme. Il charme et fatigue par sa mobilité ^ il vous enchante et vous dégoûte ; on ne sait quelle est la forme qui lui est propre : il seroit insensé s'il n'étoit si sage , et méchant si sa vie n'étoit remplie de traits de bien- faisance. Au milieu de toutes ses impiétés , on peut remarquer qu'il haïssoit les sophis'^ tes (*). Il aimoit si naturellement les beaux-
(*j Voyez la note A à La fm du volume»
BU CHRISTIANISME. 45
arts, les lettres et la grandeur , qu'il n'est Partie h pas rare de le surprendre dans une sorte Poétique d'admiration pour la cour de Rome. Son ' . .
1 Clinslia-
amour- propre lui fit jouer toute sa vie un nisme.
rôle pour lecpiel il n'étoit point fait, et au- — — quel il étoit ibrt supérieur. Il n'avoitrien,
en eiïet^ de commun avec MM. Diderot , . . .,^
^ ' générale
Raynal, Helvétius et d'Alembert. L'éié- des époque»
1 111 • \ chrétienne*
gance de ses mœurs , ses belles manières , son goût pour la bonne société , et sur-tout son humanité , l'auroient vraisemblable- ment rendu un des plus grands ennemis du règne révolutionnaire. Il est très-décidé €n faveur de l'ordre ^social , sans s'apper- cevoir qu'il le sappe par les fbndemens , en attaquant l'ordre religieux. Ce qu'on peut dire sur lui de plus raisonnable , c'est que son incrédulité l'a empêché d'atteindre à la hauteur où l'appeloit la nature , et que ses ouvrages (excepté ses poésies fugitives) sont demeurés au-dessous de son véritable talent j exemple qui doit à jamais effrayer quiconque suit la carrière des lettres. M. de Voltaire n'a flotté parmi tant d'erreurs
46
GENIE
Partie II. tant d'inégalités de style et de jugement, Poétique que parce qu'il a manqué du grand contre- poids de la religion : il n'a que trop prouvé que des mœurs graves , et une pensée pieuse , sont encore plus nécessaires dans le commerce des Muses qu'un beau génie.
du
Cliristia-
nismp.
Livre I.
Vue
générale
des époques
clirétiennes
DU CHRISTIANISME. A,^
SECONDE PAE^TIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME.
LIVRE SECOND.
POÉSIE, DAîfS SES RAPPORTS AVEC LES HOMMES.
CARA CTÈRES.
CHAPITRE PREMIER. Caractères naturels.
Jr ASSONS de cette vue générale des Epo- pées aux détails des compositions poétiques. Considérons d'abord les caractères natu- rels, tels que l'époux, le père, la mère, etc. avant d'examiner les caractères sociaux y
48 GENIE
Pautie II. tels que le prêtre et le guerrier, et jjartons
Poétique d'un principe incontestable :
_/ !' . Le christianisme est une relision pour
nisine. aiusi dire double ', s'il s'occupe de la
"— nature de l'être intellectuel , il s'occupe
aussi de notre propre nature : il iàit mar-
"y^ * cher de iront les mystères de la Divinité ,
SCS rapports et Ics mystères du cœur humain 5 en dévoi-
, ^^"^'^ lant le véritable Dieu, il dévoile le véri-
Jcsliommes.
- table homme.
Curacteres.
Une telle religion doit être plus favo- rable à la peinture des caractères , qu'un culte qui n'entre point dans le secret des passions. La plus belle moitié de la poésie, la moitié dramatique , ne recevoit aucun secours du polythéisme 5 la morale étoit sé- parée de la mythologie (*). UnDieumontoit sur son char , un prêtre ofïroit un sacrifice 5 mais ni le Dieu ni le prêtre n'enseignoit ce que c'est que l'honnne, d'où il vient , où il va y quels sont ses penchans , ses vices , ses vertus , ses fins dans cette vie, ses fins dans l'autre.
(*J Voyez la note B à la fin du volume.
avec mmes.
DU CHRISTIANISME. 49
Dans le christianisme, au contraire , la Partie n. religion et la morale sont une seule et même Poétique chose. L'Ecriture nous apprend notre ori- ci„.ijjfia.. gine , nous instruit de notre double nature ; nis.ne. les mystères chrétiens nous sont tous rela- """^
.r,, , . -, Livre II.
tiis ; c est nous cm on voit de toutes parts 3
, I T-i'i 1 TA- ' Poésie,
C est pour nous que le Fils de Dieu s est dans immolé. DepuisMoïse jusqu'à Jésus-Christ, ^^^ rapports depuis les Apôtres jusqu'aux derniers Pères jçgi,^ de l'église , tout olïre le tableau de l'homme ca intérieur, tout tend à dissiper la nuit qui le couvre : et c'est un des caractères dis^ tinctifs du christianisme , d'avoir toujours mêlé l'homme à Dieu, tandis que les fausses religions ont séparé le Créateur de la créa- ture.
Voilà donc un avantage incalculable que les poètes auroient dû remarquer dans la religion chrétienne , au lieu de s'obstiner à la décrier. Car si elle est aussi belle que le polythéisme dans le merveilleux ^ ou dans les rapports des choses surnaturelles , comme nous essaierons de le montrer dans îa suite , elle a de plus toute la j)artie dra- a. D
5o GENIE
Partie H. matique et morale, que le polytliéisme Poétique ii'avoit pas.
ciuisiia- Appuyons cette grande vérité sur des nisme. exemples ; faisons des rapprochemens qui , ■■— " en épurant notre goût , servent à nous atta- cher à la religion de nos pères , par les jians * cliannes du plus divin de tous les arts, îes rapports Nous Commencerons l'étude des carac-
avec ^ , 1 • 1 /
1 s hommes ^^^^^^ natuvets , par celui des époux, et Caractères, i^o^s opposcrpus à l'amour coujugal d'Eve et d'Adam, l'amour conjugal d'Ulysse et de Pénélope. On ne nous accusera pas de choisir exprès des sujets médiocres dans l'antiquité, pour faire briller les sujets cliré- tiens.
DU CHRISTIANISME. 5i
Pabtie n.
CHAPITRE II.
Poélique
<iu
Suite DES Époux. Cluistia-
nisme.
Ulysse et Pénélope.
Livre IT,
L, r r TTT Poésie,
ES princes ayant ete tues par Ulysse, ^^^^^
Euryclée va réveiller Pénélope , qui refuse ses rapports
lone-temps de croire les merveilles que sa
'-'■'■ -■- les nommes.
nourricelui raconte. Cependant elle selève, ^
A ' Caractère:-
et descendant les degrés , elle franchit le seuil de pierre y et va s'asseoira la lueur du Jeu, en face d'Ulysse , qui étoit lui- même assis au pied d'une haute colonne , les yeux baissés , attendant ce que lui dirait son épouse. JMais elle demeuroit muette 3 et un grand étonnement avoit saisi son cœur (i).
Télémaque accuse sa mère de froideur 5 Ulysse sourit , et excuse Pénélope. La princesse doute encore , et pour éprouver son époux , elle commande qu'on jjrépare la couche d'Ulysse, hors de la chambre
(1) Lib.XXin,T. 83.
fe GENIE
Partie II. nuptiale ^ aiissitôt le liéros s'écrie : « Qià
Poétique 55 donc a déplacé ma couche î. . . N'est-elle
Cbiistîa- '' plus attachée sur le troue de l'olivier ^
nisme. 33 autour duquel j'avois moi-même bâti une
— — 95 salle dans ma cour^ etc. »
XlVJlE II. ^
Q, i cpalo T%i cT'
Poésie,
dans • •
s'es rapports . fxîAÎJ'ytfj.a.lx '^v/j.ov (i).
avec
,^ , Il dit , et soudain le cœur et les genoux de Pénc-
lÉs hommes. ' ~
lope lui manquent à-Ia-fois 5 elle reconnoît Ulysse à celte marque certaine. Bientôt courant à lui toute en larmes , elle suspend ses bras au cou de son époux j elle baise sa tête sacrée ; elle s'écrie : « Ne sois point irrité , toi qui fus toujours le plus prudent des tommes !
Ne sois point irrité, ne t'indigne point, si j'ai hésité à me précipiter dans tes bras. Mon cœur frémissoit de crainte , qu'un étranger ne vînt surprendre ma foi , par des paroles trompeuses . . ? . . . . . ,
Mais à présent j'ai une preuve manifeste de toi-même, par ce que tu viens de dire de notre couche : aucun autre homme ne l'a visitée : elle n'est connue que
(i) De V. 2o5 à aïo; de 214 — 17; de 2 — ^2; de 293 — 96 j ^e 3oo à 3o3 ; de 24a " 4^'
DU CHRISTIANISME, 53
tfe nous deux et d'une seule esclave, Actoris , (f|ue Partie IÎ.
mon père me donna, lorsque je vins en Ithacjue , et Poétique
qui garde les portes de notre chambre nuptiale. ) ^^'"^
Tu rends la confiance à ce cœur devenu défiant par le
• '■ nisme.
chagrin, y» ^^^
Elle dit 5 et Ulysse pressé du besoin de verser des Livre il
larmes , pleure sur cette chaste et prudente épouse f p ' •
en la serrant contre son cœur. Comme des matelots dans
contemplent la terre désirée , lorsque Neptune a brisé ses ra] poits
k. I . . 1 1 avec
ur rapide vaisseau , louet des vents et des values , ,
' ° les hommes*
immenses'j un petit nombre flottant sur l'anti-
Caractnss^, que mer , gagne la terre à la nage , et tout couvert
d'une écume salée , aborde plein de joie sur les
grèves , en échappant à la mort : ainsi Pénélope
attache ses regards charmés sur Ulysse. Elle ne peut
arracher ses beaux bras du cou du héros ; et l'Aurore
arux doigts de rose , auroit vu les saintes larmes de
ces époux , si Minerve n'eût retenu le soleil dans la
nier, etc ■
Cependant Eurynome , un flambeau à la main ^ précédant les pas d'Ulysse et de Pénélope , les con.- duit à la chambre nuptiale
Les deux époux, après s'être enchantés d'amour ^ s'enchantent par le récit mutuel de leurs peines.
54 GENIE
Partik 11. Ulysse achevoit à peine les derniers mots de son Lisr Poétique toire , qu'un sommeil bienfaisant se glissa dans ses
»l" membres fatigués , et \int suspendre les soucis de
Cliristia- , v
son ame (i). nisme.
_ ^, ( 1 ) Madame Dacier a trop altéré ce morceau.
LiivRE ir. ^ ' A
Tantôt elle paraphrase des vers , tels que ceux-ci : Poésie, ^ , . , ,^\„ , , , , -î-
«ians ^ « Ça lo. Tiiis «T' avlov Av'lo yowafla. xaiCptAov « lop, etC. /ï ces
ses rapports mots la reine tomba presque évanouie ; les genousc
' ^ "^ et le cœur lui manquent à- la fois j elle ne doute les hommes. , ■ i tti r i:
plus que ce ne soit son cher Ulysse, hnjin , revenue
Çaractcres.
de sa faiblesse , elle court à lui le visage baigné de
pleurs^ et l'embrassant avec toutes les marques
d'une véritable tendresse , etc. Tantôt elle ajoute
des choses dont il n'y a pas un mot dans le texte ;
enfin , elle supprime quelquefois les idées d'Homèx'e,
et les remplace par ses propres idées j et c'est ainsi
qu'elle passe ces vers cbarmans :
Tw «T'e-arei oi)v cpiAsIîlof tlap-sTnlnv Epalf/v/'f , Tsc-STESÔviv fjiv^oiTi TTfos «AAiiAovs êvc'arûviff.
^près s'être enchantés d'amour , ils s'enchantent par le récit mutuel de leurs peines. Elle dit : Ulysse et Pénélope , o qui le plaisir de se retrouver en- semble , après une si longue absence , tenait lieu de sommeil^ se racontèrent réciproquement leurs peines. Mais ces fautes ( si ce sont des faiites ) ne conduisent qu'à des réflexions , qui nous remplissent
dans ses rapports
DU CHRISTIANISME. 55
Cette reconnoissance d'Ulysse et de Péné- Partir il
lope , est peut-être un des plus beaux irior- Poétique
ceaux du génie antique. Pénélope assise en *.".
silence , Ulysse immobile au pied d'une nisme.
Je plus en plus d'une profonde estime pour ces Livre 11.^ laborieux hellénistes du siècle des Lefebvre et des Poésie, Pétau. MadameîDacier a tant de peur de faire injure à Homère , que si le vers implique plusieurs sens , plusieurs nuances étendues dans le sens principal, les hommes, elle retourne y commente, paraphrase , jusqu'à ce Caractères^. qu'elle ait épuisé le mot grec, à-peu-près comme dans un dictionnaire , on donne toutes les accep- tions dans lesquelles un mot peut être pris. Les autres défauts de la tiaduction de cette savante dame , tiennent de même à une loyauté d'esprit, à une candeur de mœurs, à une sorte de simplicité, par- ticulière à ces temps fameux de notre littérature. Ainsi , trouvant qu'Ulysse reçoit trop froidement les caresses de Pénélope , elle ajoute , avec une grande naïveté , qu'// répondait à ces marques d'amour , avec toutes les marques de la plus grande tendresse. Et bientôt, plus pudique même que cette Pénélope, dont aucun homme ne connoissoit la couche ^ elle a craint de dire , comme le poète , que les deux époux ^enchantèrent d'amour. Il faut admirer de telles iafidélités. S'il fut jamais un siècle propre à fournie-
S6 GENIE
Paktie iî. colonne, la scène éclairée à la flamme du
Poétique foyer hospitalier 5 quelle grandeur et quelle
' " simplicité de dessin ! Et comment se fera
Çhristia- ^
jiisme. la reconnoissance ? par une circonstance
— — rappelée du lit nuptial ! C'est encore une
"^^ ■ autre merveille que ce lit fait de la main
, ' * diun roi sur le tronc d'un olivier ; arbre de
SCS rapports paix et de sagesse , digne d'être le f'onde-
, ^'"^'^ ment de cette couche , qu'aucun autre
loslioinmcs. ■*■
homme qu'Ulysse n'a visitée. Les trans- ports, qui suivent la reconnoissance des deux époux 5 cette comparaison si tou- chante , d'une veuve qui retrouve son époux , à un matelot qui découvre la terre au moment même du naufrage j le couple conduit au flambeau dans son appartementj les plaisirs de l'amour , suivis des joies de la douleur ou de la confidence des peines passées -, la double volupté du bonheur
de vrais traducteurs d'Homère , c'étoit sans doute celui-là, où non-seulement l'esprit et le goût, mais encore le cœur étoient antiques^ et où les mœurjs de l'âge d''or ne s'altéroient point, en passant pa^ l'ame de leurs interprètes.
DU CHRISTIANISME. 67
présent, et du malheur en souvenir j ce Partie li.
sommeil qui vient par degrés , fermer les Poétique
yeux et la bouche d'Ulysse tandis qu'il (^i^^is^a.
raconte ses aventures à Pénélope attentive : nisme.
ce sont autant de traits du grand maître -, "~" on ne les çauroit trop admirer.
Il y auroit une étude très-intéressante à ^[^,,g '
faire, ce seroit de considérer quelle marche ses rapporîs
1 A . . ' avec
unauteurmoderneeut suivie, pour exécuter . , telle ou telle partie des ouvrages d'un auteur ^^^^^^
ancien. Dans le tableau précédent , par exemple , on peut soupçonner que la scène, au lieu de se passer en action entre Ulysse et Pénélope , se fût développée en récit dans la boucliedu poëte. Ce récit eût été mêlé de réflexions philosophiques, devers fi-appans, de mots heureux. Au lieu de cette manière brillante et laborieuse , Homère vous pré- sente deux époux, qui se retrouvent après vingt ans d'absence, et qui, sans jeter de grands cris, ont l'air de s'être à peine quittés de la veille. Où est donc la beauté de la peinture ? dans la vérité.
Les modernes sont en général plus savans.
53 GENIE
Partie II. plus délicats , plus déliés , souvent même- Poétique plus intéressans dans leurs compositions ,.
du , .
Christia- *1^^ ^^^ anciens. Mais ceux-ci, à leur tour ,
nisme.
sont plus simples, plus augustes , plus tra- giques , plus abondans , et sur-tout plus vrais que les modernes. Ils ont un goût
Poésie , 1 ^ ... 1 1 M
tiaiis P^^^ ^^^ y ^^^ imagmation plus noble : ils
Livre II.
r.-> [.ports ne savent travailler que des masses , et
tiatis ses
lesho'mnes. ï^^S%ent tous les accidcus j un berger qui Car::cîcres ^^ plaint , un vicillard qui raconte , un héros qui combat, voilà pour eux tout un poëme ; et l'on ne sait comment il arrive , que ce poëme , où il n'y a rien, est pour- tant mieux rempli que nos romans les plus chargés d'incidens et de personnages. L'art d'écrire semble avoir suivi l'art de la pein- ture : la palette du poëte moderne se cou- vre d'une variété infinie de teintes et de nuances ; le poëte antique compose tous ses tableaux avec les trois couleurs de Polygnote. Les Latins, placés entre la Grèce et nous , tiennent à-la-fbis des deux maniè- res ; à la Grèce , par la simplicité des fonds; à nous, par l'art des détails. C'est peut-êtje
DU CHRISTIANISME. 59
cette heureuse harmonie des deux goûts , Partie h.. qui rend la lecture de Virgile si délicieuse. ^^^^^^^^^
Voyons maintenant le tableau des amours christia- de nos premiers pères : Eve et Adam , par "'*™^' l'aveugle d'Albion , feront un assez beau
o ' Livre 11.
pendant à Ulysse et Pénélope , par l'aveu- ^^^^.^ gie de Smyrne. tians
SCS rappoils
CHAPITRE II L , ,"'""
les hommes.
Suite DES Époux. c^racm^s..
Adam et Eve.
Oatan a pénétré dans le paradis terrestre. Au milieu des animaux de la création ,
He savf Two of far nobler aspect erect and tall
of lier daiighters Eve (i).
Il apperçoit deux êtres d'une forme plus noble y d'une stature droite et élevée , comme celle des esprits immortels. Dans tout l'honneur primitif de leur naissance , une majestueuse nudité les couvre :
(1) Par Lost. Book IV , V. 238, 3j4> u" vers de passé, Glagc. éd. 1776.
6o GENIE
pARTiE II. on les prendroit pour les souveraîus de ce nonvej
Poétl<iue univers, et ils semblent dignes de l'être. A travers
•'" leurs regards divins , brillent les attributs de leur
Cliristia- , . _ , , , . , . . ,
cloneux Créateur : vente , sacesse , sainteté rigide
^^,_^ et pure , vertus dont émane l'autorité réelle de
Livre II. l'iiomme. Toutefois ces créatures célestes diffèrent
p , . entre elles , ainsi que leurs sexes le déclarent : Lui ,
«laiis créé pour la contemplation et la valeur; elle, formés
ses rappoïts pour la mollesse et les grâces ; Lui , pour Dieu seu-
, , lement : Elle pour Dieu , en Lui. Le front ouvert ,
les hommes.
l'œil sublime du premier , annonce la puissance- Caractcrcs. , , , i„ . »
absolue : ses cheveux d hyacinthe , se partageant sur
son front , pendent noblement en boucles des deux côtés , mais sans flotter au-dessous de ses larges épaules. Sa compagne , au contraire , laisse desr cendre , comme un voile d'or , ses belles tresses sur sa ceinture, où elles forment de capricieux anneaux: ainsi la vigne courbe ses tendres ceps autour du fra- gile appui ; symbole de la sujétion où est née notre mère ; sujétion à un sceptre bien léger ; obéissance accordée par Elle , et reçue par Lui , plutôtqu'exigée j empire cédé \olontairement , et pourtant à regret , cédé avec un modeste orgueil , et je ne sais quels ïimoureux délais , pleins de craintes et de charmes î Ni vous non plus , mystérieux ouvrages de la nature, vous n'étiez point cachés alors ; alors toute honte coupable , toute honte criminelle étoit inconnue.
t)U CHRISTIANISME. 61
Fille gIu péclié, pudeur impudique , combien n'avez- PAiiTrK H, vous point troublé les jours de l'homme par une vaine Poétique
apparence de pureté ! Ah ! vous avez banni de notre <''^
1 1 , • 11 • 1 • 1- ,.' •.!?• Chiistia- vie ce qui seul est la véritable vie : la simplicité etl lu-
'■ ^ rusme.
nocence. Ainsi marchent nuds ces deux grands époux __^^^^
dans Eden solitaire. Ils n'évitent ni l'œil de Dieu , Lj^.j^j, jj_
ni les regards des Anges, car ils n'ont point la pensée , .
du mal. Ainsi passe , en se tenant par la main , le ,|,,„5
•plus superbe couple , qui s'unît jamais dans les em- ses rapports
brassemens de l'amour ; Adam , le meilleur de tous ^'^^'^
k'slioininesi les hommes , qui furent sa postérité ] Eve , la plus
1, M 1 1 r 11 ■ • .. Caractens.
belle de toutes les iemmes, entre celles qui naquirent
ces filles.
Nos premiers pères se retirent sous l'om- brage , au bord d'une fontaine. Ils prennent leur repas du soir, au milieu des animaux de la création , qui se jouent autour de leur roi et de leur reine. Satan , caché sous la forme d'une de ces bêtes , contemple les deux époux, et se sent presqu'attendri par leur beauté , leur innocence , et la pensée des maux qu'il ya faire succéder à tant de bonheurj trait admirable ! Cependant Adam, et Eve conversent doucement auprès de la fontaine , et Eye parle ainsi à son époux ;
62 GENIE
That day I often remember , wlien from sleep ■^^^'"1"^ lier silver mentle tkrew (i).
Christia- nisme. '^^ nie rappelle souvent ce jour, où sortant dii
^^B» premier sommeil , je me trouvai couchée parmi des
Livre II. fleurs , sous l'ombrage ; ne sachant oii j'étois , qui
Poésie j'étois , quand et comment j'avais été amenée en
clans ces lieux. Non loin de là , le bruit d'une onde sor-
scs rapports ^-qJ^ ^^ creux d'une roche. Cette onde , se déployant
T , en nappe humide , iixoit bientôt tous ses flots , purs
comme les espaces du firmament. Je m'avançai vers Caractères. _ *
ce lieu , avec une pensée timide ; je m'assis sur la
rive verdoyante , pour regarder dans le lac trans- parent , qui me sembloit un autre ciel. A l'instanC où je m'inclinois sur l'onde, une ombre apparut dans la glace humide , se penchant vers moi , comme moi vers elle. Je tressaillis; elle tressaillit ; j'avançai la tête de nouveau, et la douce apparition revint aussi vite , avec des regards réciproques de sympathie e£ d'amour. Mes yeux seroient encore attachés sur cette image , je m'y serois consumée d'un vain désir , si une voix dans le désert : « L'objet que tu vois, belle » créature, est toi-même ; avec toi il fuit, et re- * vient. Suis-moi , je te conduirai où une ombre
(i) Par. Lost. Bock IV, vers 449» 5oa , inclusivement. Ensuite depuis le 69 v- iusqu'au Sggi
DU CHRISTIANISME. 63
5> vaine ne trompera point tes embrassemens , où tu Patîtie II. 35 trouveras celui dont tu es l'image 5 à toi il sera Poétique
T> pour toujours , tu lui donneras une multitude '^'^
m r I 1 1 I > ■ -. Clnistia-
» d'enlans , semblables a toi-meme , et tu seras
nisrae.
«3 appelée la Mère du genre humain. » ..^
Que pouvois-je faire après ces paroles ? Obéir et Litrb II*
marcher , invisiblement conduite ! Bientôt je t'en- Poésie,
trevis sous un platane. Oh ! que tu me parus grand ' ''"^
1 • . . . . , ses rapports
et beau ; et pourtant je te trouvai je ne sais quoi de
moins beau , de moins tendre, que le gracieux fan- lesiiommcs tome enchaîné dans les replis de l'onde. Je voulus Caractères^ fuir ; tu me suivis , et élevant la voix , tu t'écrias parmi toutes les solitudes : oc Retourne , belle Eve ! » sais-tu qui tu fuis ! Tu es la chair et les os de celui >» que tu évites. Pour te donner l'être, j'ai puisé dans » mon flanc la vie la plus près de mon cœur , afin de y> t' avoir ensuite éternellement à mon coté. O moitié » de mon ame , je te cherche I ton autre moitié te ré- r> clame. t> En parlant ainsi, ta douce main saisit la mienne : je cédai; et depuis ce temps j'ai connu com- bien la grâce est surpassée par une mâle beauté , et par la sagesse qui seule est véritablement belle.
Ainsi parla la mère des hommes. Avec des regards pleins d'amonr , et dans un tendre abandon, elle se penche , en embrassant à demi notre premier père. La moitié de son sein qui se gonfle , vient mysté- ïieusement , sous l'or de ses tresses flottantes , tou-^
l
64 GENIE
I^ÀKTiE II. cher de sa voluptueuse nudité , la nudité du sein de Poétique so^ époux. Adam, ravi de sa beauté et de ses grâces
t'u soumises , sourit d'un supérieur amour : tel est le
Christia- . i ■ i i - • i i
sourire que Je ciel laisse au printemps tomber sur les Misme. ■* ^ ^
____ nuées , et qui fait couler la vie dans ces nuées grosses
Livre II. ^^ ^^ semence des fleurs. Adam presse ensuite d'un
p , . baiser pur , les lèvres fécondes de la mère des
dans hommes .
fies rapports • , . .i
avec
les hommes Cependant le soleil étoit tombé au-dessous des
^ Açores ; soit que ce premier orbe du ciel , dans son
incroyable vitesse , eût roulé vers ces rivages 5 soie que la terre , moins rapide , se retirant dans l'Orient, jiar un plus court chemin, eût laissé l'astre du jour à la gauche du monde. Il avoit déjà revêtu de pour- pre et d'or les nuages qui flottent autour de sou trône occidental ; le soirs'avancoit tranquille, et par degrés un doux crépuscule enveloppoit les objets de son ombre uniforme. Les oiseaux du ciel reposoient dans leurs nids , les animaux de la terre sur leur couche : tout se taisoit , hors le rossignol , artant des veilles ; il remplissoit la nuit de ses plaintes amoureuses , et le Silence étoit ravi. Bientôt le firmament étincela de vivans saphirs : l'étoile du soir , à la tête de l'armée des astres , se montra long-temps la plus brillante 5 mais enfîrt la rein© des nuits , se levant avec majesté à travers les nuageSj
DU CHRISTIANISME. 65
in^pandit sa teiitlre lumière, et jeta son manteau Paktie II. d'argent sur le dos des ombres (i). Poétique
du
Adam et Eve se retirent au berceau ciuiitia-
nuptial , après avoir ofïert leur prière à "'sme.
l'Eternel. Ils pénètrent dans l'obscurité du ^^^^ ,
bocaçe , et se couchent sur un lit de fleurs. „ , .
O ' Poésie,
Alors le poëte , resté comme à là porte du dans berceau, entonne tout-à-coup , à la face du ««s rappoits
^ avec
firmament et du pôle chargé d'étoiles, un leshommes. cantique à l'hymen . Il entre dans ce magnili- Caractères^ que épithalame, sans préparation et par un mouvement inspiré , à la manière antique : Hail 'wedded love , mysterious la'W y true source qf humain, ojfspring : « Salut , 35 amour conjugal , loi mystérieuse ! source 33 de la postérité. 33 C'est ainsi que l'armée
(1) Ceux qui savent l'anglois sentiront combien la ti'aduction de ce morceau est difiicile. On nous pardonnera la hardiesse des tours dont nous nous sommes servis , en faveur de la lutte contre le texte, Nous avons fait aussi disparoître quelques traits de mauvais goût, en particulier la comparaison allégo- rique du sourire de Jupiter , que nous avons reia-» placée par son sens propre*
U GENIE
Partie II. ^^^ Grecs cliante tout-à-coup après la mort
Christia- ctc. Nous avoiis remporté luw gloire Signa-
nisnie. ^^/^ ^^ iVoz/^ avojîs tué le divin Hector ; c'est
de même que les Saliens - célébrant la fête
I.IVRE II. ^ '
Poésie d'Hercule , s'écrient brusquement dans
dans Virgile : tu nubi gênas , imicte , bimem^
ses rapports ^^^^^ qx.(z. C'est toi qui domptas les deuoc
avec ■'■ -^
les hommes, ceiitaures y fils d'une uuée , etc.
Caracùns. Cet liymiie à la foi conjugale, met le dernier trait au tableau de Milton, et achève la peinture des amours de nos pre- miers pères (i).
Nous ne craignons pas qu'on nous repro- che la longueur de cette citation. « Dans D> tous les autres poèmes , dit M. de Vol-
(i) Il y a encore un autre passage où ces amours sont décrites : c'est au VIII^ livre ^ lorsqu' Adam raconte à Raphaël les premières sensations de sa vie, ses conversations avec Dieu sur la solitude , la for- mation d'Eve , et sa première entrevue avec elle. Ce morceau n'est point inférieur à celui que nous venons de citer, et doit aussi toute sa beauté à une religicMS sainte et pui'e.
DU CHRISTIANISME. ^7
>i taire, l'amour est regardé comme une I'-^'^tie n.
?> Ibiblesse: dans Milton seul il est une vertu. "'"'"i"«
35 Le poète a su lever d'une main chaste , ciuistia-
35 le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de "'S'"^* 55 cette passion j il transporte le lecteur
35 dans le lardin des délices. Il semble lui ^ , .
•' Poésie ,
35 faire goûter les voluptés pures dont Adam .iaus 35 et Eve son remplis : il ne s'élève pas au- ^^* '-'Pi'O' s
'- ^ avec
35 dessus de la nature humaine, mais au- jesiicmmes. 33 dessus de la nature humaine corrompue; Csractcres. 35 et comme il n'y a pas d'exemple d'un 33 pareil amour, il n'y en a pas d'une pareille 35 poésie (1). 55
Si l'on compare les amours d'Ulysse et de Pénélope à celle d'Adam et d'Eve , on trouve que la simplicité d'Homère est plus ingénue , celle de Milton plus magni- fique. Ulysse, bien que roi et héros, a toute- fois quelque chose de rustique ; ses ruses , ses attitudes , ses paroles ont urt caractère agreste et naïf. Adam , quoiqu'à peine né, et sans expérience , est déjà le parfait modèle de l'homme : on sent qu'il n'est
(1) Essai sur la poésie épique j chap. 9.
E..
6d GENIE
.î>ARtiE II. point sorti des entrailles infirmes d'uirô
Poétique femme , mais des mains vivantes de Dieu.
■Chiistia- ^^ ^^^ noble , majestueux , et tout-à-la-fois
nisme. plein d'innocence et de génie j il est tel que
—■ " le peignent les livres saints , digne d'être
ÏjIVRE II. , ^ ,
respecte par ies anges , et de se promener dans ' <i3.ns la solitude avec son Créateur. ses rapports Quant aux deux épouses , si Pénélope , f ^ est plus réservée , et ensuite plus tendre
les hommes. i ^ i
^ que notre première mère , c'est qu'elle a
Caractères. s. l 7 1
été éprouvée par le malheur, et que le malheur rend déliant et sensible. Eve , au contraire, s'abandonne, elle est communi- cative et séduisante j elle a même un léger degré de coquetterie. Et pourquoi seroit- elle sérieuse et prudente comme Pénélope ? tout ne lui sourit - il pas ? Si le chagrin iérme l'ame , la félicité la dilate : dans le premier cas, on n'a pas assez de déserts on. cacher ses peines j dans le second, pas assez de cœurs à qui raconter ses plaisirs. Cependant Milton n'a pas voulu peindre son Eve parfaite j il l'a représentée irrésistible par les charmes, mais un peu indiscrète et
DU CHRISTIANISME. 6^. amante de paroles , afin qu'on prévît le Partie îî.' malheur où. ce défaut va l'entraîner. Au l'o^^'i^®
du
reste , les amours de Pénélope et d'Ulysse , chnstia- sont pures et sévères , comme doivent l'être "'«'"p- celles de deux époux.
^ LivuElIi
C'est ici le lieu de remarquer que dans ^ , .
J ^ Poésie,
la peinture des voluptés , la plupart des dans grands poètes antiques ont à - la - fois une *^^ rappous
, , avec
nudité et une chasteté qui étonnent. Rien kshomines- de plus pudique que leur pensée , rien de Caraatcres^ plus libre que leur expression : nous , au contraire-, nous bouleversons-" les sens , en ménageant les yeux et les oreilles. D'où- naît cette magie des anciens , et pourquoi une Vénus de Praxitèle toute nue, charme- t - elle plus notre esprit que nos regards ? C'est qu'il y a un beau idéal , qui tou- che plus à l'ame qu'à la matière. Alors le génie seul , et non le corps , devient" amoureux 5 c'est lui qui brûle de s'unir étroitement au chef-d'œuvre. Toute ardeur terrestre s'éteint , et est absorbée par une tendresse plus divine : l'ame échauffée se replie autour de l'objet aimé , et spiritualise
70 GENIE
Partie II. juscju'aux termes grossiers, dont elle est ohii- Pûctique gée cle se servir pour exprimer sa flamme. Chii^ti.i- Mais ni l'amour de Pénélope et d'Ulysse, nisrne. ni celle de Dldou pour Enée , ni celle """ d' Alceste pour Admète , ne peut être com- parée à la tendresse que déclare le grand ^j3„3 ' couple d'Eden. La vraie religion a pu seule ses rapports donner le caractère d'une amour aussi
iivec . .... /^ 11 • •
i,.:i,<^ .,,„„, sainte, aussi subimie. Uuelle association Çai:icteres. ^'î^-^es ! l'Uiiivers uaissaut, les mers s'épou- vantant, pour ainsi dire, de leur propre immensité , les soleils hésitant comme efïrayés dans leurs nouvelles carrières , les anges attirés par ces merveilles, Dieu regar- dant encore son récent ouvrage , et deux ^t^tres, moitié esj>rit, moitié argile, étonnés de leurs corps, plus étonnés de leurs âmes , laisant à-la-f bis l'essai de leurs premières pen- sées , et l'essai de leurs premières amours ! Pour rendre le tableau parfait , Mil ton a eu l'art d'y placer l'esprit de ténèbres comme une grande ombre. L'ange rebelle épie les deux nobles créatures : il apprend 4,ç leurs bouches le làtal secret j il se réjouit;.
DU CHRISTIANISME. 71 de leur malheur à venir, et toute cette Partie IL peinture de la félicité de nos pères , n'est Poétique réellement cpie le premier pas vers d'af- cij,.is,ia- Ireuses calamités. Pénélope et Ulysse rap- risme. pellent un malheur passé ; Eve et Adam — ^
\ ^1 r ■% rp Livre II.
montrent des maux près d eciore. lout
drame pèche essentiellement par la base, ^^^^J
s'il offre des joies sans mélange de chagrins ses rapports
évanouis, ou de chagrins a naître. Un , ,
' D les hommes^
bonheur absolu nous ennuie 5 un malheur ^^^^^.1,^^^, absolu nous repousse : le premier est dépouillé de morale et de pleurs j le second d'espérance et de sourires. Si vous remontez de la douleur au plaisir ( comme dans la scène d'Homère ) , vous serez plus tou- chant , plus mélancohfpie , parce que l'ame rêve alors dc.hs le passé , et se repose dans le présent j si vous descendez au contraire de la prospérité aux larmes comme dans, la peinture de Milton, vous serez plus triste , plus poignant, parce que le cœur s'arrête à peine dans le présent , et anticipe déjà les maux qui le menacent. Il faut donc toujours dans nos tableaux unir le
rj% GENIE
Partie II. bonlieur à l'infortune , et faire la sorninG
Poétique des maux un peu plus forte que celle des
' " . biens, comme dans la nature. Deux liqueurs
Chnstia- '• ^
iiisme. sont mêlées dans la coupe de la vie , l'une
—— douce et l'autre araère : mais outre l'amer^
Livre II. ^.^j^g de la secoudc , il y a encore la lie ,
^^^'^ ' que les deux liqueurs déposent égalemeni;
ses rapports aU foud du VaSC.
avec les hommes.
Çaractcres.
C H A P I T R E I V.
j. E Père. JPriam.
Uu caractère de \ époux , passons à celui Avipère ; considérons la paternité dans le? deux positions les plus subj.imes et les plus toucliantes de la vie, la vieillesse et le mal- lieur. Priam , ce monarque tombé du som- met de la gloire , et dont les grands de la terre avoient recherclié les faveurs , dum Jbj'tunaJ'uit^VTidiva.,\QS cheveux souillés de cendres, le visage baigné de pleurs, seul au milieu de la nuit , a pénétré dans le camp..
DU C ARISTIANISME. jZ des Grecs. Humilié aux genoux de l'impi- Partie il toyable Achille, baisant les mains terri- Poétique blés, les mains dévorantes (av<fp(p=vy?, qui christia- dévorent les hommes ) qui fumèrent tant de "'S'"^- lois du sanii de ses fils , il redemande le '
c Livre lî.
corps de son Hector : „ , .
^ 1 • Poésie ,
<i;ins M/îî^a/TraYsf <ru, , SCS rapport?
. . . avec
«-ô^aa x«'? °V'^"^^'' les hommes.
CarcLcterci, T> Souvenez-vous Je votre père , 6 Acliille ! sem- blable aux dieux : il est accablé d'années, et comme moi au dernier terme de la vieillesse. Peut-être en ce moment même est- il accablé par de puissans voi- sins , sans avoir auprès de lui personne pour, le dé- fendre. Et cependant lorsqu'il apprend que vous vivez , il se réjouit dans son cœur 5 chaque jour il espère revoir son fils de retour de Troie. Mais moi ^ le plus infortuné des pères , de tant de fils que je comptois dans la grande Ilion , je ne crois pas qu'un seul me soit resté. J'en avois cinquante , cjuand les Grecs descendirent sur ces rivages. Dix-neuf étoient sortis des mêmes entrailles 5 différentes captives m'avoient donné les autres : la plupart ont fléclti sous le cruel Mars. Il y en avoit un qui , seul ^ défendoit ses frères et Troie. Vous venez de le tuer j
74 GENIE
PARTxii IL combattant pour sa patrie.... Hector. C'est pour lut Poétique que je viens à la flotte des Grecs 5 je viens racheter
"" s 111 corps , et je vous apporte une immense rançon.
Chiislia- j. , a * i -n 1 • •» i
tlespectez les Dieux , o AcliiUe ; avez pitie de moi ; insine. ' ' j l t
^^ souvenez-vous de votre père. O combien je suis
T ,„ ^ rr nialheureux ! nul infortuné n'a jamais été réduit à
^ , . cet excès de misère : je baise les mains nui ont tué
Poésie, ' '■
dans ^ïies fils,
ses rappoits avec
icshoiiiines. Que de beautés dans cette prière ! quelle- Caracteics. scènc étalée au yeux du lecteur ! la nuit y. la tente d'Achille , ce héros pleurant Patro- cle auprès du iidèle Automédon, Priam apparoissa.nt au milieu des ombres , et se précipitant aux pieds du iils de Pelée I Là, sont arrêtés , dans les ténèbres , les chars et les deux mules qui apportent les présens du vieux souverain de Troie , et à quelque distance , les restes défigurés du généreux Plector^ sont abandonnés sans honneur, sur le rivage de l'Hellespont.
Etudiez le discours de Priam : vous verrez que le second mot prononcé par l'infor- tuné monarque , est celui de père , -ralps 5 la seconde pensée y dans le même vers , est
DU CHRISTIANISME. yS
nu éloge pour l'orgueilleux Achille, .^.o7f Partie ii. tViî.'xsA' AyjWi^, Achille semblable aux Dieux. Poétique
Christia-
Priam doit se faire nue grande violence ,
pour parler ainsi au meurtrier d'Hector : il nisme. y a une profonde connoissance du cœur ^""^
i . -, ^ Livre II.
humain clans tout cela.
L'image la plus tendre cjue le monarque ^||j^^ ' infortu.ué pouvoit offrir au violent iils de ses rapports
T> /i /• ^ 1 • • \ ' ^ avec
Pelée , après lui avoir rappelé son père , ^^^^XM,n^m^^. était, sans doute, l'âge de ce même père, c^^^^titzs.. Jusques-là , Priam n'a pas encore osé dire un mot de lui-même ; mais soudain se pré- sente un rapport qu'il saisit avec la sim- plicité la plus touchante : comme moi , dit - il , il touche au dernier terme de la vieillesse. Ainsi Priam ne parle encore de lui , q^u'en se confondant avec Pelée , qu'en forçant Achille à ne voir que son propre père dans un roi suppliant et malheureux. L'image du délaissement du vieux roi, j[7<?z/^- être accablé par de puissans voisins pen- dant l'absence de son fils \ ses chagrins soudainement oubliés , lorsqu'il apprend que ce fils ^^t plein de vie 3 enfin la pein-
7^ GENIE
r-ARTii: i[. ture des peines passagères de Pelée, oppo-
Poétique sée au tableau des maux irréparables de
_, .". Priam, offrent un mélana;e admirable de
nisme. douleur, d'adrcsse , de bienséance et de
"^ dignité.
Avec quelle respectable et sainte habi- leté , le vieillard d'Ilion n'amène-t-il pas
Livre II.
Poésie, «laos
SCS ia|)iJorts eusuite le superbe Achille jusqu'à écouter ''"''^ paisiblement l'éloge même d'Hector \
les hommes. ■* ' o
r D'abord il se earde bien de nommer le
héros Troyen ; il dit seulement , ilj^ en. avoit un y et il ne nomme Hector à son vain-, cjueur , qu'après lui avoir dit qu'il l'a tué , combattant pour la patrie y Tov o-u Tf«'>iy Kla^af , «V»!"''/*"" ■^'f' 'f^V"^ 3 il ajoute alors le simple^ mot Hector , E^'/iopa. Il est très-remarquable que ce nom isolé n'est pas même compris dans la période poétique j il est rejeté au commencement d'un vers , où il coupe la mesure, surprend l'esprit et l'oreille, lorme- un sens complet , et ne tient en rien à ce qui suit :
Livre II.
DU CHRISTIANISME. 77 Ainsi le fils de Pelée se souvient de Partie iî. îa vengeance, avant de se rappeler son Poétique ennemi. Si Priam eût d'abord nommé Hec- christia- tor, Achille eût soudain songé à Patrocle : nisme. mais ce n'est plus Hector qu'on lui pré- sente , c'est un cadavre déchiré , ce sont
j . , 1 T / • Poésie,
de misérables restes livrés aux chiens et aux ^i^^g vautours ; encore ne les lui montre - t-on ses mppovts
) 7 / • 7 avec
qu avec une excuse : // comhattoit pour la. ips|,o„in,pj patrie y ««.wojWfvo» ^rspi Ta'lpn?. L'orgueil d'Achille Civacum. est satisfait d'avoir triomphé d'un firère , qui seul défendoit ses frères et les murs de Troie.
Enfin, Priam, après avoir parlé des hommes au fils de Thétis, lui rappelle les justes Dieux , et le ramène une dernière fois au souvenir de Pelée. Le trait qui ter- mine la prière du monarque d'Ilion , est du plus haut sublime , dans le genre pathé»- tique.
78 GENIE
î?Ar.TiE n*
C H A P I T II E V.
Poétique
flu Christia- Suite DU P È R E*
nisme.
Livre IL
Lusignaii.
Poésie , J\l o u S trouverons dans Zaïre , un père à
tlans ^
ses rapports opposer à JPriam. A la yérité , les deux lesbo^mmes ^^^"'^^ ^^ ^^ peuvent Comparer, ni j^our la Caractères. ^^^^^ ^^ desslu , ni pour la beauté de la poésie 5 mais le triomphe du christianisme n'en sera que plus grand , puisque lui seul j par le charme de ses souvenirs , peut lutter contre tout le génie d'Homère. M. de Vol- taire lui-même ne se défend j)as d'avoir cherché son succès dans la puissance de ce charme, puisqu'il écrit, en parlant de Zaïre: « Je tâcherai de jeter dans cet ouvrage 33 tout ce que la religion chrétienne semble » avoir de plus pathétique et de plus inté- 33 j^essant{i). a? Cet antique Croisé, chargé de mallieur et de gloire , et resté fidèle à sa
(i) OEuv. complet, de Volt. , tom. 78. Corresp, gén. let, , 57. , p. 119. Edit. 1785.
(lu
Cliristia- nisme.
Livre II.
DU CHRISTIANISME. 79
iX'llgion au fond des cachots ; ce Lusignau Partie ir. qui supplie une jeune lille amoureuse Po^iique d'écouter la voix du Dieu de ses pores , offre une scène merveilleuse, dont le res- sort gît tout entier dans la morale cvaii- gélifjue et dans les sentimens chrétiens.
Poésie, Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ; tiaiis
J'ai vu tomber ton temple > et périr ta mémoire ; sps rapports
Dans un cacbot aitreux abandonné vingt ans , avec
Mes larmes t'imploroient pour mes tristes enfans : les hommes.
Et lorsque ma famille est par toi réunie , Caractères*
Quand je trouve une fille , elle est ton ennemie ! Je suis bien malheureux 1 — C'est ton père , c'est moi , C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi. . . Ma fille , tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines. C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros , défenseurs de ma loi :
C'est le sang des martyrs. — O fille encore trop chère !
Connois-tu ton destin 1 Sais-tu quelle est ta mère ?
Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour,
Je la vis niassacrer par la main forcenée.
Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ?
Tes frères , ces martyrs égorgés à mes yeux ,
T'ouvrent leurs bras sanglans , tendus du haut des cicux*
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes ,
Pour toi, pour l'univers , est mort en ces lieux mêmes ,
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois , En ces lieux où son sang te parle par ma voix.
8g
GENIE
Partie II.
Poétique
du
Cliristia-
nisme.
Livre II.
Poésie,
»lans ses rapports
avec les hommes.
Caractères.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres : Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux , sa tombe est près de ce palais ; C'est ici la montagne où lavant nos tort'aits , Il voulut expirer sous les coui)S de l'impie ; C'est là que de sa tombe il rappela sa vie. Tu ne saurois marcher dans cet auguste lieu , Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ; Et tu n'y peux rester sans renier ton père.
Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi , mériteroit pourtant d'être entendue avant d'être condamnée. L'antiquité ne présente rien de cet intérêt , parce qu'elle n'avoit pas un pareil culte. Le polythéisme ne s'opposant point aux pas- sions, nepouv^oit amener ces combats inté- rieurs de l'ame , si communs sous la loi évangélique, et d'où naissent les situations les plus touchantes. Le caractère mélanco- lique du christianisme , augmente encore puissamment le charme de Zaïre. Si Lusi- gnanne rappeloit à sa 1111e que des dieux heu- reux, les banquets et les joies de l'Olympe , tout cela seroit d'un loible intérêt pour elle , et ne formeroit qu'un contre-sens dur, avec les tendres émotions que le poète
Livre If.
DU CHRISTIANISME. 81
cherche à exciter. Mais les malheurs de PAr.Tii; 11. Lusigiian , mais son sang , mais ses soiif- Poéticiue frances se mêlent aux malheurs , au sang ciuistia- et aux soufirances de Jésus-Chrit. Zaïre nîsme. pourroit-elle rénier son Rédempteur au lieu même où il s'est sacrifié pour elle? La cause d'un père et celle d'un Dieu se con- ^^r^^g' fondent î les vieux ans de Lusignan, le ses rapports
1 , . . avec
sang des martyrs , deviennent une partie les hommes; même de l'autorité de la religion j la Mon- Caractères, tagne et le Tombeau crient : ici tout est tragique , les lieux j l'homme et la Divinité.
CHAPITRE VI.
La Mère.
Andromaque.
y ox in Rama audita est , dit Jérémie (1) ,
ploratus et ululât us multus ; B.achel plo-^
rans Jilios suos y et noluit consolari j quia
non sunt. ce Une voix a été entendue sur la
montagne , avec des pleurs et de grands
(1) Cap. o\ 1 V. 1.5.
2. F
82 GENIE
Partir II. gémissenieiis : c'cst Racliel pleurant ses fils,
Poétique et elle n'a pas voulu être consolée , parce
Chiistia- ^^t-'J-ls lie soTit plus. 35 CoHime ce Quia non
iiisme. sunt est beau ! c'est toute la mère (i).
— ^ Certes une religion qui a consacré un pareil
Livre II. a i • i i
mot , connoit bien le cœur maternel, dans * ^^ culte de la Vierge et l'amour de Jésus-
«cs rapports Clirist pour Ics enlkus , prouve encore leshûaiines. ^^® l'csprit du christianisme a une tendre Caractères, Sympathie avcc le génie des mères. Ici nous nous proposons d'ouvrir un nouveau sentier à la critique , en cherchant dans les sentimens d'une mère payenne ^ peinte par un auteur moder^ne j les traits chré- tiens que cet auteur a pu répandre dans son tableau , sans s'en appercevoir lui- même. Pour démontrer l'influence d'une
(i) Nous avons suivi le latin de l'Evangile de saint Matthieu. Nous ne voyons pas pourquoi Sacy a tra- duit Rama par Rama , une ville. Rama hébreu , ( d'où le mot fo.S'a.ixiii des Grecs ) se dit d'une branche d'arbre , d'un bras de mer , d'une chaîne de mon- tagnes. Ce dernier sens est celui de l'hébreu , et hi Vulgate le dit dans Jérémie : vox in excelso.
DU CHRISTIANISME. 83
institution morale ou religieuse sur le cœur Partie ir. de riiorame , il n'est pas nécessaire que Poétique 1 exemple rapporte soit pris a la racine christia- même de cette institution. Il suffit qu'il en nisme. décèle le génie ; et c'est ainsi que Ve/ysee^ """ dans le Téléinaque , est visiblement un paradis chrétien. l
Or, les sentimens les plus touclians de ses rapporta Y Ajidromaque de Racine , émanent pour . , ^
^ ' J^ les hommes»
la plupart à'un-ço'étechj^étien.Ujtndrorna' raraaeres. que de l'Iliade est plus épouse que mère ; celle d'Euripide a un caractèi'e à-la-fois rampant et ambitieux , qui détruit le carac- tère materfiel 5 celle de Virgile est tendre et mélancolique ; mais c'est moins encore la mère que l'épouse : la veuve d'Hector ne dit pas Astyaiiaa: ubi est , mais Hector ubi est.
JJ Andromacjue de Racine est plus sen- sible, plus intéressante de toute iacon que V Andromaque antique. Ce vers si simple et si aimable ,
« Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui. »
est le mot d'une femme chrétienne j cela
F..
Si GENIE
Partie u. ii'est poiiit daiis le goût cles Grecs , ni en-
Pûétîque core moiiis des Romains. \^ Aridromaque
Chiistia- tl'Homère gémit sur ses propres inlbrtunes,
nisme. et sur Ics inalIiGurs futurs d' Astyanax : mais
"~~ elle songe à peine à lui dans le présent. La
mère, sous notre culte, plus tendre sans
^,jj^g ' être moins prévoyante , oublie quelquefois
tes rapports ses cliagriils , en donnant un Ijaiser à son
fds. Les anciens n'arrêtoieiit pas long-temps
■nie T.P
Icslionwnes
r les yeux sur l'enfance ; il semble qu'ils trou-
voient quelque chose de trojD naïf dans les langes d'un berceau. Il n'y a que le Dieu de l'Evangile qui ait osé nommer, sans rougir, les petits eiifaiis (^pajyuli ) (i) ? et qui les ait offerts en exemple aux liommes.
«c Et accipiens puerum , statuit eum in medlo eorum : quem cùni complexus esset , ait illis :
w Quisquis unum ex hujusmodi pueris Tece périt in nomine meo , me recepit. y>
Et ayant pris un petit enfant , il l'assit aii milieu d'eux , et l'ayant embrassé , il leur (lit :
Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant , me reçoit (2).
(1) Math. c. XVIII, V. 3. (3) Marc. c. IX , v. 35.
DU CHRISTIANISME. 85
Lorsque la veuve d'Hector dit à Cépliise; Partie il» dans Racine : ^"'^'^^^'^
du Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste : Cnnstia-
II est du sang il'Heciov, mais il eu est le reste.
Qui ne reconnoîtla clirétienne f C'est le Livre ii; déposait potentes de se de. L'antiquité ne Poésie,
1 1 11 )• •. dans
parie pas de cette sorte , car elle n irnite
y r ' ses rapport»
que les sentiinens naturels ; or , les senti- avec
/ 1 1 T) • losliomnie»
mens exprimes dans ces vers de Jiacine , ne sont point purement dans la nature ; ils contredisent, au contraire, la voix du cœur. Hector ne conseille point à son fils d'avoir de ses dieux un souvenir modeste ; en élevant Astyanax vers le Ciel, il s'écrie :
l.'Sj a'/h<n TE 5i£ci , (foie <r»i h tovcTî yr-is-ho-t ,
Kaî Tolê T<j îtifsji'ty Ilalpôs <r"o^£ ^oAAov , dy^tiiav Ek ■7!cM/ji.\S à./ovia, etc. (i)
a O Jupiter , et vous tous , dieux de l'Olympe , » que mon fils règne, comme moi, sur Ilion, et faites M qu'il obtienne Tenipire entre les guerriers. Qu'ei»
(1) II. lih. Vî,v. 476.
85 GENIE
Partie II. » le voyant revenir tout tliargé des dépouilles de Poétique " l'ennemi , on s'écrie : Celui-ci est encore plus que son père ! »
<iu
Cliiistia-
nisme. Enée dit à Ascagne
Xiivni; II, Et te j aninio rcpctcntem exempta tuorum ,
p , . Et pater Aineas j et avunculus excitet Hector {i).
A la vérité , l'Andromaque moderne arec s'exprime à-peu-près ainsi sur les aïeux
K
Caractères.
dans
ses rapports
aT(
"onimcs. cl'Astyanax. Mais après ce vers ,
« Dis lui par quels exploits leurs noms ont éclaté. »
elle ajoute :
« Plutôt ce qu'ils ont fait , que ce qu'ils ont été. »
Or , de tels préceptes sont directement opposés au cri de l'orgueil -, on y voit la nature corrigée, la nature jjIus belle, la nature évangélique. Cette humilité que le christianisme a répandue dans les senti- timens , et qui a changé pour nous le rap- port des passions, comme nous le dirons bien- tôt, perce à travers toutlerôle delamoderne Andromaque. Si la veuve d'Hector dans
(i) Mn. lib. XII.
DU CHRISTIANISME. 87
l'Iliade se représente l'humble destinée qui p^R^i^ n; attend son iils , ily a je ne sais quoi de bas poétique dans la peinture qu'elle fait de sa future *^^
, . T- ,, ... , T V • Cliristia-
misere. L humilité dans notre religion , est nis„,e. aussi noble qu'elle est touchante. Le chré- — — tien se soumet aux conditions les plus dilres Livr. e ii, de la vie^ mais on sent qu'il ne cède que Poésie, par un principe de vertu j qu il ne s'abaisse ses rapports que sous la main de Dieu, et non sous celle avec
11 ., ,. . , 1 lesliommes»
des nommes 5 li conserve sa dignité dans les fers : fidèle à son maître sans lâcheté , il méprise des chaînes qu'il ne doit porter qu'un moment, et dont la mort viendra bientôt le délivrer 5 il n'estime les choses de la vie, que comme des songes ; et sup- porte sa condition sans se plaindre , parce que la liberté et la servitude , la prospé- rité et le malheur , le diadème et le bonnet de l'esclave , sont peu dif'férens à ses yeux.
Partie II.
S'ô GENIE
CHAPITRE VII.
Poétique
du Cliristia- L E F I L S.
nisme.
Livre 11.
Gusmaii.
^lans -L'E Théâtre de M. de Voltaire va nous fonr- ses rapports nîr encore l'exemple d'un autre caractère lot i,^„,„,». chrétien , le caractère du his. Ce n'est ni le
ies nommes '
Caractères, ^ocile Télémaque avec Ulysse y ni le fou- gueux Achille avec Pelée : c'est un jeune homme passionné , dont la religion combat et subjugue les penchans.
Alzire a quelque chose de céleste ; on y plane au miheu de ces belles régions de la morale chrétienne , qui s'élevant au-dessus de la morale vulgaire , est d'elle-mêjne une divine poésie. La paix qui règne dans l'ame d'Alvarez , n'est point la seule paix de la nature. Que l'on suppose Nestor cherchant à modérer les passions d' Antiloque ; il citeroit des exemples de jeunes gens qui se sont perdus pour n'avoir pas voulu écouter leurs pères 5 puis, joignant à ces exemples
DU CHRISTIANISME. 89 quelques maximes commîmes sur riudo- i'artie ii. cilité de la jeunesse et sur l'expérience des Poétique
du
vieillards , il couronneroit ses remontran- chiistia-
ces par son propre éloge , et par un regret nisnwe. sur les jours du vieux temps, —" "
L'autorité qu'emploie Alvarez , est d'une
^ \ -i . '• A Poésie,
toute aiitre espèce : il met en ouoiison âge jans et son pouvoir paternel , pour ne se faire ^^^ lappons
avec
entendre qu'au nom de la religion. Il ne les hommes. cherche pas à détourner Gusman d'un crime Caractères. particulier ; il lui prêche une vertu géné- rale j, la charité', sorte d'humanité sublime, que le fils de l'Homme a lait descendre sur la terre , et qui n'y habitoit point avant sa venue (1). Enfin, Alvarez, commandant à son fils comme jy^/'^ , etlui obéissant comme sujet 3 est un de ces traits de haute morale,
(1) Les anciens eux-mêmes, dévoient à leur ctille, le peu d'humanité qu'on remarque chez eus. : l'hos- pitalité , le respect pour les supplians et pour les malheureux tenoient à des idées religieuses. Afin que le miséiable trouvât qualqtie pitié sur la terre , il falloit que Jupiter s'en déclarât le protecteur j tant l'homme est féroce sans la religion !
90 GENIE
Partie II. aussi Supérieure à la morale des anciens , Poétique q^^g jgg £vangiles surpassent les dialo-
du
Chiistia- gues de Socrate , pour l'enseignement des
ni me. VCrtUS.
"■■" Acliille mutile son ennemi , et l'insulte
Livre ]]. ^ ,, . . „
après 1 avoir abattu; Grusman est aussi iier
Poésie
dans ' ^^® ^® -^^^ ^^ Pelée : percé de coups par la
SCS rapports main de Zamore, expirant à la fleur de
, , i'â2,e , perdant à-la-fois une épouse adorée
^ et le commandement d'un vaste empire ,
Caractères. ^
maître de faire périr son meurtrier , voici l'arrêt qu'il j^rononce; admiralîle triomphe de la religion et de l'exemple paternel sur un fils clirétien.
( ^ Alvarez. )
Le ciel qui veut ma mort , et qui l'a suspendue,
Mon père, en ce moment, m'amène à votre vue.
Mon ame fugitive et prête à me quitter ,
S'arrête ilevant vous... mais pour vous imiter.
Je meurs; le voile ton.be, un nouveau jour m'éclaire :
Je ne ine suis connu qu'au bout de ma carrière.
J'ai fait, jusqu'au moment qui me plonge au cercueil,
Gémir l'humanité du pt)ids de mon orgueil.
Le ciel venge la terre ; il est juste , et ma vie
Ne peut payer le sang dont ma main s'est rougie.
Le bonheur m'aveugla , l'amour m'a détrompé ;
Je pardonne à la main par qui Dieu m'a frappé :
DU CHRISTIANISME. 91
JVtois niaJtie en ces lieux; seul j'y commancle encore , Seul je puis taire grâce , et la fais k Zaniore. A is , superbe ennemi •, sois libre , et te souvien Quel lut, et le devoir, et la mort d'un chiétien.
(^ Montèze , qui se jette à ses pieds. )
ÎMontèze, Américains, qui fûtes mes victimes. Songez que ma clémence a surpassé mes crimes ; Instruisez l'Amérique , apprenez à ses rois j Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.
( /i Zamore. )
Des Dieux que nous servons , connois la différence : les liens t'ont commandé le meurtre et la venji^eance ; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiuer, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
A quelle religion appartiennent cette morale et cette mort r II règne ici un idéal de vérité j au-dessus de tout idéal poétique. Quand nous disons un idéal de vérité , ce n'est point une exagération ; on sait que ces vers ,
Des Dieux que nous servons connois la différence , etc.
sontles paroles mêmes de François deGuise. Quant au reste de la tirade^ c'est toute la substance de la morale évarigélique :
Je ne me suis connu qu'au bout de ma carrière.
Partie II.
Poétique
du Christia- nisme.
Livre II.
Poésie ,
tlans ses rapports
avec leshommes.
Caractères.
92 GENIE
Partie II.
Poétique ^'^^ t'ait jusqu'au moment qui me plonge au cercueil,
du Gémir l'iiumanité du poids de mon on^ueil.
Christia- nisme.
Livre U.
Un trait seul n'est pas chrétien dans ce morceau :
Poésie , Instruisez l'Amérique , a^renez à ses rois,
dans Que les chrétiens sont nés pour leur donner des lois.
ses raj>ports
avec les hommes.
Caractères.
M. de Voltaire a voulu faire reparoître ici la nature et le caractère orgueilleux de Gusman : l'intention dramatique est heu- reuse 3 mais, prise comme henuié absolue , le sentiment exprimé dans ces vers est bien petit, au milieu des hauts ssntimens dont il est environné ! Telle se montre toujours la puj^e nature , auprès de la nature chré' tienne. M. de Voltaire est bien inj^rat d'avoir calomnié ce culte qui lui a fourni des scènes si pathétiques, et ses plus beaux titres à l'immortalité. Il auroit toujours dû se rappeler ce vers , qu'il avoit fait sans doute par un mouvement involontaire d'admiration :
Quoi donc! les vrais chrétiens auroient tant de vertus î
DU CHRISTIANISME. 93 Ajoutons tant de génie , tant de beautés Partie ii.
poétiques (1). Poétique
du Christia- CHAPITRE VIII. nisme.
LA Fille. I^i^'i^^ i^-
Poésie y
Iphig-énie et Zaïre. ^^""^
■'- ^ ses rapport*
T* avec
J- p H iGÉN I E et Zaïre nous donneront , leshommes. pour le caractère de Xd^JiHe , un parallèle Caractzns. intéressant. L'une et l'autre, sous le joug de l'autorité paternelle , se dévouent à la religion de leur pays. Agamemnon , il est vrai, exige d'Iphigénie le double sacrifice de son amour et de sa vie , et Lusignan ne
(1) On ignore assez généralement que M. de Vol- taire ne s'est s^pi des paroles de François A% Guise , qu'en les empruntant d'un autre poëte ; Rowe en avait fait usage avant lui dans son Tamerlin y et l'auteur ^l Alzire s'est contenté de traduire , mot pour mot , le tragique Anglais :
Nowlearn tlie différence , 'twixt thy faith and mine.... Tbine l)idsthee lift thy dagf^er to my throat ; Mijve eau iorgive tUe wrong , and bid thee liye.
94 GENIE
Partie II. demande à Zaïre, que d'oublier son amour j
Poéiiciue mais pour une femme passionnée, vivre, et
chiistia- r^noncer à l'objet de ses vœux, c'est peut-
nisme. être Une condition plus douloureuse que
"""^ la mort. Les deux situations peuvent donc
Livre II. v i,- , a i
se balancer , quant a 1 intérêt naturel :
dans voyons s'il en est ainsi de l'intérêt religieux,
ses rapports Agamemnon en obéissant aux Dieux ,
loo i ^, ,..e ne fait après tout qu'immoler sa fille à son
les lioninies 1 T.
Caractères, ambition : un oracle qui demande du sang , afin d'obtenir un vent favorable, révolte l'esprit sans toucher le cœur. Pourquoi la jeune Grecque se soumettroit-elle à Jupiter? N'est-ce pas un tyran qu'elle doit détester ? Le spectateur prend parti pour Iphigénie contre le Ciel. La pitié et la terreur s'ap- puient donc uniquement sur les situations naturelles ; et si vous pouviez retrancher la religion de la pièce , il est évident que l'efïét théâtral resteroit le même.
Mais dans Zaïre , si vous touchez à la religion , tout est détruit j Jésus-Christ n'a pas soif" de sang j il ne veut que le sacrifice d'une passion. A-t-il le droit de le deman-
DU CHRISTIANISME. 96
der, ce sacrilice ? Eli ! qui pourroit en clou- Pap.tie ir.
ter ? N'est-ce pas pour racheter Zaïre qu'il ^o'^H'iue
a été attaché à une croix 5 qu'il a supporté chiistia- l'insulte , les dédains et les injustices des '"^"^^• hommes ; cui'il a bu iusqu'àla lie le calice """
^ -^ ■' -^ Livre II.
d'amertume ? Et Zaïre iroit donner son
Poésie ,
cœur et sa main à ceux qui ont persécuté dans ce dieu charitable ! à ceux qui tous les jours ^^^ rapports
• • avec
immolent des chrétiens ! à ceux, qui retien- les hommes. nent dans les fers ce vieux successeur de Caractères. Bouillon , ce défenseur de la foi , cejjère de Zaïre. Certes , la religion n'est pas inutile ici, et qui la supprimeroit , anéantiroit la pièce. Lusignan ne pourroit avoir aucun motif raisonnable de refuser sa lîUe au maître de Jérusalem. Que Zaïre déclare que Lusignan est son père , et Nérestan son frère 5 qu'elle reçoive la main d'Orosmane , et tous les malheurs finissent à-la-fbis. Quel obstacle invincible empêche un dénoue- ment si simple et si heureux ? Un seul mot, la religion : et de ce mot résulte une des situations les plus attachantes , qui soient au théâtre.
Livre IL
Poésie , dans
avec les hommes
Caractères.
96 GENIE
r-ARTiE II. Au reste , il nous semble que Zaïre ,
Poétique comme tragédie , est encore plus intéres-
. . . _ santé qu'Iphigénie , pour une raison que
iiisme. nous essayerons de développer 5 ceci nous
oblige de rejnonter aux principes de l'art.
Il est certain qu'on ne doit élever sur le cothurne que des personnages pris dans les
SCS rapports liauts raiigs de la société. Cela tient à de certaines convenances, que les beaux arts , d'accord avec le cœur liumain , savent découvrir. Le tableau des infortunes que nous éprouvons nous-mêmes , nous afflige sans nous intéresser , ni nous instruire. Nous n'avons pas besoin d'aller au spec- cle , pour y apprendre les secrets de notre famille. La fiction pourroit-ellenous plaire, quand la triste réalité habite sous notre toit ? Aucune morale ne se rattache à une pareille imitation : bien au contraire \ car en voyant le tableau de notre état , nous tombons dans le désespoir, ou nous envions un état qui n'est pas le nôtre , et dans lequel nous supposons que règne exclusivement le bonheur. Conduisez le peuple au théâtre
Partie IL Pottique
Il 11
ses rapports avec
DU CHRISTIANISME. 97
ce ne sont pas des hoinmes sur la paille , et des représentations de sa propre indi- gence, qu'il lui faut. Il vous demande des cinistia-
- .11 nisinc.
grands sur la pourpre ; son oreille veut ^^ être remplie de noms ëclatans , et son œil li^keII. occupé de malheurs de rois. Poésie,
La morale , la curiosité , la noblesse de dans l'art , la pureté du goût , et peut-être la nature envieuse de l'homme , obligent les hommes, donc à prendre les acteurs de la tragédie Caraacrcs. dans une condition élevée. Mais si la per- sonne doit être distinguée , sa douleur doit être commune , c'est - à - dire , d'une nature à être sentie de tous. Or , c'est en ceci que Zaïre nous paroît plus touchante qu'Iphigénie.
Que la lille d'Agamemnon meure ^^our faire partir une flotte , le spectateur ne peut guèrcs s'intéresser à ce motif. Mais la raison presse dans Zaïre , et chacun peut éprouver le combat d'une passion contre un devoir. Delà dérive cette grande règle dramatique : qu'il faut, autant que possible, fonder l'intérêt delà tragédie, non sur une 2.. G
98 GENIE
Partie II. chose , Hiais siir iiii sentuneiit , et que le Poétique personnage doit être éloigné du spectateur par son rang , voidSs, près de lui par ^o« lùiiue. 7Jialheur.
— — Nous pourrions maintenant chercher
LivRi. . ^2în& le sujet d'Iphigénie, traité par Racine ,
i*je»ie, jgg touches du pinceau chrétien ; mais le
ses lapi.orts Iccteur cst sur la voie de ces études , et il
^^"^ peut la suivre sans ^uide : nous ne nous
arrêterons plus ciue pour faire une obser-
vation.
Le père Brumoy a remarqué qu'Euri- pide , en donnant à Iphigénie la frayeur de la mort et le désir de se sauver, a mieux parlé , selon la nature , que Racine , dont Iphigénie semble trop résignée. L'observa- tion est bonne de soi ; mais ce que le père Rrumoy n'a pas vu , c'est que l'Ipliigénie moderne est \à.Jille chrétienne. Son père et le ciel ont parlé , il ne reste plus qu'à obéir. Racine n'a donné ce courage à son héroïne , que par l'impulsion secrète d'une institution religieuse qui archange le fond des idées et de la morale. Ici le christianisme
DU CHRISTIANISME. 99
va plus loin que la nature, et par couse- Tartie ir,
([lient est plus d'accord avec la belle poé- Poétique
sic , nui agrandit les objets et aime un ]ievL „, . .
l'exagëratlon. La fille d'Againemnon étouf- iiism,;.
iant tout-à-coup sa passion et l'amour de """" la vie , intéresse bien davantage cju'Ij)lii-
r • 1 / /^ Poésie,
génie pleurant son trépas. Ce ne sont pas ^j^^^^ toujours les choses purement naturelles ses rapports qui touchent ; il est naturel de craindre la , ,' mort , et cependant une victime qui se Curactercs' lamente , sèche les pleurs qu'on versoit pour elle. Le cœur humain veut plus qu'il ne peut • il veut sur-tout admirer : il a en soi-même un élan vers une beauté incon- nue , pour laquelle il fut créé dans son origine.
La religion chrétienne est si heureusement formée , qu'elle est elle-même une véritable poésie , puisqu'elle place les caractères dans le beau idéal : c'est ce (jue prouvent les martyrs chez nos peintres , les cheva- liers chez nos poètes, etc. Quant à la pein- ture du vice, elle peut avoir, dans le chris- tianisme , la même vigueur que celle de
G..
100 GENIE
Partie II. la vertu ', puisqu'il est vrai que le crime
Poéii(]ue augmente en raison du plus grand nomljre
Cl i lia ^^ iiens que le coupable a rompus. Ainsi les
nisiiie. muses ^ qui haïssent le genre médiocre et
"~" tempéré , doivent s'accommoder iniini-
LivreII. ,,,...
ment d une religion qui montre toujours
Poésie ,
ja,„ ses personnages au-dessus, ou au-dessous ses rapports Je l'homme. , ,' "'^'^ Pour achever le cercle des caractères na-
les hommes.
turels . il faudroit parler de l'amitié Irater-
Caracteres. ' a
nelle j mais toiit ce que nous avons dit du Jils et de la fille , s'applique également à deux^r^r^^^ ou à unj'rèie et à une sœu7\ Au reste, c'est dans l'Ecriture qu'on trouve l'histoire de Gain et d'Abel, cette grande et première tragédie qu'ait vue le monde , et nous parlerons ailleurs de Joseph et de ses frères.
Enfin, le christianisme n'enlevaiU rien au poëte des caractères naturels y tels que pouvoit les représenter l'antiquité , et lui offrant de plus son înjliieiice dans ces mêmes caractères , augmente nécessairement la puissance ;, puisqu'il augmente le moyens
DU CHRISTIANISME, loi
et multiplie les beautés dramati(|ues , en Partie ii. multipliant les sources dont elles émanent. Poétùiue
^ tlu
CHAPITRE IX.
Caractères sociaux.
Chiir,tia- nisnie.
Livr.E II.
Poésie f dans Le Prêtre-- ses rapports
avec les hommes.
V>iES caractères que nous avons nommés caractères, sociaux , se réduisent à deux pour le poète, \q prêtre et \q guerrier.
Si nous n'avions pas consacré à l'histoire du clergé et de ses bienfaits la quatrièine partie de notre ouvrage , il nous seroit aisé de faire voir à présent, combien le carac- tère du prêtre, dans notre religion, offre plus de variété et de grandeur que le carac- tère du prêtre dans le polythéisme. Quels beaux tableaux à tracer depuis le pasteur du hameau, jusqu'au Pontife qui ceint la triple couronne pastorale j depuis le curé de ville , jusqu'à l'anachorète du rocher ; depuis le Chartreux et le Trapiste , jusqu'au
102 GENIE
Partie IL jQ(>|-g BénécUctiii ; clepiiis le inissîoiniaire , ' ' et cette loiiie de relieieux consacres a tous
du ^
ciiii^iia- les maux de l'iiumanité, jusqu'au prophète
nismc. inspiré de l'antique Sioii ! Les vierges ne
sont pas moins nombreuses : ces fdlcs lios-
LlVRli 11. 1
Poésie pitalières, qui consument leur jeunesse et
tinus leurs grtices an service de nos douleurs j
ses lappoits ^^^ habitantes du cloître qui élèvent , à
avec A
îeshomnies. l'abri dcs autcls, les épouses futures des Caractères, hommcs , en 86 félicitant de porter elles- mêmes les chaînes du ])lus doux des époux; toute cette innocente famille sourit agréa- blement aux Neuf Sœurs de la fable. Dans l'antiquité , tout se réduisoit , poiir le poëte, à un grand-prêtre , à un devin , à une ves- tale, à une sibylle; encore ces personna- ges n'étoient mêlés qu'accidentellement au sujet , tandis que le prêtre chrétien peut jouer un des rôles le plus important de l'épopée.
M. de la Harpe a montré dans Mélanie, ce que peut devenir le caractère d'un sim- ple curé, traité par un habile écrivain. Shakpeare; Ricliardson , Goldsmit , ont mis
DU CHRISTIANISME. io3
le prêtre en scène avec plus ou moir.s de Partie il
bonheur. Quant aux pompes extérieures , Toétique
. . .. 7 . . . ''"
quelle religion en ofïrit iamais d'aussi ma- Christia-
gnificpies que les nôtres ? La Fête-Dieu , ^^
Noël, Pâques, toute la Semaine sainte , Livre ii.
la fête des Morts , les Funérailles , la Messe, Poésie ,
et mille autres cérémonies, fournissent un ^"^
ses rapports
vaste sujet de descriptions superbes outou- avec chantes (i). Certes les muses modernes qui les hommes. se plaignent du christianisme , ne connois- (-^^racteres. sent pas toutes ses richesses. Le Tasse a décrit une procession dans la Jérusalem , et c'est un des plus beaux tableaux de son poëme. Enfin, le sacrifice antique n'est pas même banni du sujet clirétien ; car il n'y a rien déplus facile, au moyen d'un épisode, d'une comparaison ou d'un sou- venir, de rappeler un sacrifice de l'ancienne loi.
(i) Nous parlerons de toutes ces fêtes dans la partie du Cidte.
io4 GENIE
Partie II.
roétique CHAPITRE X.
(lu
C'"'^''*- Suite DU Prêtre.
iiisnie.
""" La Sibylle. — Joad.
Livre U. ^
o sie, Parallèle de Virgile et de Racine,
dans '-'
ses rap[>orts __,
avec JL/NÉE va coiisiilter la sib"ylle : arrêté au soupirail de l'antre , il attend les paroles
Caractères. ,
de la proplietesse.
. . . Quum virgo j poscere fata , elc.
ce Alors la vierge : le Dieu l voilà le Dieu ! Elle (lit , etc.
Enée la soulage par une prière ; la sibylle lutte encore; enfin le dieu la dompte : les cent portes de l'antre s'ouvrent en mugis- sant , et ces paroles nagent dans les airs :
ij tandem magnis pelagl defuncte piriclis ! etc.
et Ils ne sont plus les périls de la mer , mais quel danger sur la terre ! etc. »
Quelle fougue , lorsque le dieu commence
DU CHRISTIANISME. io5
il agiter la sibylle ! Remarquez la rapidité Partie ii. cle ces tours : deus , ecce deus. Elle tou- Poétique clie , elle saisit l'Esprit , elle en est surprise : d/^isii.,. le dieu ! voilà le dieu ! c'est son cri. Ces nisme. expressions , Fion vultus , non color unus , "~" peignent excellemment le trouble de la pro-
T'fltrSlC
phëtesse. Les tours négatifs sont particu- ^^^^^ ' liers à Virgile, et l'on peut remarquer, en ses rapports sénéral , qu'ils sont fort multipliés chez , / les écrivains d'un fi-énie mélancolique. Ne ^
•J J- Cavaucvcs.
seroit-ce point que les aines tendres et tristes , sont naturellement portées à se plaindre, à désirer, à douter, à s'exprimer avec une sorte de timidité, et que la plainte, le désir , le doute et la timidité , sont des privations de quelque cîiose ? L'homme sensible ne dit pas avec assurance , je con- nais les maux ,• mais il dit comme Didoii, non ignara mali. Enfin, les ijnages favori- tes des poètes mélancoliques, sont prescpie toutes empruntées d'objets /z«?^^?/^//y ^ tels que le silence des nuits , l'ombre des bois, la solitude des montagnes, la paix des tom- beaux, qui ne sont que l'absence du bruit ,
io6 GENIE
Partie II. de la lumière , des liomines , et des inquié-
Poétique tildes de la vie (i).
Chiisiia- Quelle que soit la beauté des vers de Vir-
nisaie. ^[{q ^ 1^ poésic chrétienne nous ofïre encore
"""" quelque chose de très-supérieur. Le grand- Poésie,
clans ^') Ainsi Euiyale en padaut de sa mère , dit :
ses rapports
Genitrix
avec
> , Quam miseram teiiuit non Ilin tclliis
If slioinmes. ^
Mecum excedentem , non inœnia régis Acestix. i-'iri^ctcres.
« Ma mère infortunée qui a suivi mes pas , et que 33 n'ont pu retenir , ni les rivages de la patrie, ni les » mxirs du roi d'Aceste. »
Il ajoute un instant après :
.... Nequcain lacrymas perferre parends.
« Je ne pourrois résister aux laimes de ma mère. » Volcens va percer Euriale j Nisus s'écrie :
Me j me ( adsum quifecl). . .
Meafrausomnis: 'Nihil iste i\ec ausus ,
'Necpotuit
« Moi , moi. Le crime est à moi 5 rien à lui : il » n'a. osé j ni pu le commettre ! » Le mouvement qui termine cet admirable épisode est aussi de nature négative.
Poésie ,
dans
Sfs rapporta
nvoc
Caractères-
DU CHRISTIANISME. 107 prêtre des Hébreux, prêt à couronner Joas, Partie ir. est saisi de l'esprit divin dans le temple de Poétiiiuc
Jérusalem. christia-
nisme Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle , a.^»,.
Des proires, des enfans, o sage'^se éterneUe ! Livri-, H.
I\Iais, si tu les souîiens, qui peut les élnaiiler'î Du tombeau, qiiaïul tu veux, lu sais nous rappeler; Tu frajjpcs et guéris, tu perds et ressuscites. Ils ne s'assurent point en leurs propres mérites , Mais en ton nom sur eux invoqué tant île fuis, lesliouuncs
Eli tes sermens jurés au plus saint de leurs rois, En ce temple où tu fais ta tlemeure sacrée , Et qui doit du soleil éji^aler la durée. Mais iWii \ ient (\u:' mon cœur frémit d'un saint ( flVoî ? Est-ce l'esprit cii^ in qui s'empare de moi '. C'estliii-juème : il m'éclianfft ; il parle; m es yeux s'ouvre ut, Et les siècles obscurs devant moi se découvrent.
Cicux , écoutez ma voix ; Terre , prête l'oreille : Ne dis plus , o Jacob , que ton Seigneur sommeille. Pécheurs, disparoissez; le Seigneur se réveille.
Commentcn unplomb vil l'or pur s'cst-il changée... Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé:... Pleure, Jérusalem , pleure, cité perfide. Des prophètes «iiviiis mallieureuse houiicide; De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens à ses yeux est uu encens snuillé. . .
Oii menez- vous ces enfans et ces femmes î I-e Sei"neur a détruit la reine des cités:
io8 GENIE
Tak TiE II. Ses prêtres sont captifs, S(s rois sont rejefés :
T, .• Dieu ne veut pins qu'on vienne à ses solemnités.
Pijcti«]ue ' »
I Temple, renverse-toi; cèdres, jetez îles flammes.
Cliristia- Jérusalem, objet de ma douleur ,
nisme. Quelle main en un jour t'.i ravi tous tes charmes ?
^^^^ Quichan^t-ra mes yciix en deux sources de larmes,
y ,, Pour ideurcr ton malheur.
Livre II. '
Poésie,
lians II n'est pas besoin de commentaire.
ses rapports t) • tt' -i . n • • ^ •
Puisque Vimile et Kacme reviennent si
avec -i ë)
leshomnifs. souvent dans notre critique, tâchons de Caractères, nous ialrc Une idée juste de leurs talens et de leur génie. Ces deux grands poètes ont tant de ressemblance entre eux, qu'ils pour- roieiJt tromper jusqu'aux yeux de la Muse, comme ces deux jumeaux de l'Eiieïde, qui caus oient de douces méprises à leur mère. Tous deux polissent laborieusement leurs ouvrages, tous deux sont pleins de goût , tous deux hardis et pourtant naturels dans l'expression , tous deux timides dans les caractères d'hommes, tous deux parfaits dans les caractères de femmes , tous deux sublimes dans la peinture des passions j et comme s'ils s'étoient suivis pas à pas j Racine a lait entendre dans Esther, je ne
DU CHRISTIANISME. 109
11 «. /v 1 M !• • • 11 TaRTIE II.
sais quelle fraîche mélodie, je ne sais quelle
^-. ., ., Poétique
voix de quinze années, dont V irgile a pareil- ^i^
lement rempli sa seconde églogue ; mais cinistia-
toutefois avec la cliilerence q^ui se trouve
entre la voix de la jeune fille, et celle de l^^^e n.
l'adolescent, entre les soupirs de l'inno- po,sie,
cence , et ceux d'im honteux amour. <'!»"«
T7- •i\ A • Tr- M -rt • SCS rapports
V oila peut-être en cp.ioi Virgile et liacine ^^.^^ se ressemblent^ voici peut-être en (juoi ils lesiiommes.
différent. Caractères.
Le second est, en général , supérieur au premier , dans l'invention des caractères : Agamemnon, Achille, Oreste, Mithridate, Acomat , sont fort au-dessus de tous les héros de l'Enéide. Enée et Turnus ne sont heaux que dans deux ou trois morceaux 5 Mezance seul est fièrement dessiné.
Cependant , dans les peintures douces et tendres , Virgile retrouve son génie : Evan- dre , ce vieux roi d' Arcadie , vivant sous le chaume , et défendu par deux chiens de bergers , au même lieu où les Césars , en- tourés des gardes prétoriennes, doivent un jour habiter leur palais , le jeune Pallas ,
iio GENIE
Partie II. le beau Lausiis , fils vertueux d'un père
Poétique criiiiiiiel, enfin, Nisus et Euryale sont des
^, '. ,. personna£Tes tout divins.
nisme. Dans les caractères de féinmes , Racine
— — rej3rend la supériorité ; Agrippine est plus
ambitieuse qu'Amate , et Phèdre plus pas- Poésie, • r -r\' 1
sionnee que iJicion.
dans ■••
ses rapports Nous lie parlons point d'Atlialie , parce ,^'^^ que Racine , dans cette pièce, ne peut être
Jf siioiiinies. ■*- X ' j.
comparé à personne : c'est l'œuvre le plus
Caractères. ^ -"^ -^
pariait du génie inspiré par la religion.
Mais, d'un autre côté , Virgile a l'avantage sur Racine j il est plus rêveur et plus mélan- colique. Ce n'est pas que l'auteur de Phèdre n'eût été capable de trouver cette mélodie des soupirs ; le rôle d'Andromaque , Béré- nice toute entière , quelques stances des cantiques imités de l'Ecriture , plusieurs strophes des chœurs d'Esther et d'Atlialie, montrent ce qu'il auroit pu faire dans ce genre. Mais il vécut trop à la ville, et pas assez dans la soHtude : la cour de Louis XIV, en épurant son goût , et en lui donnant la majesté des formes , lui fut peut-être nui-
DU CHRISTIANISME, m sible sous d'autres rapports ; elle l'éloigna
-, , ,1 Poétique
trop des champs et de la nature. ^^^
Nous avons déjà remarqué (i) qu'une des christia-
premières causes de la mélancolie de \'ir- "^sme. aile, fut sans doute le sentiment des malheurs
o ' Livre 11.
qu'il éprouva dans sa jeunesse. Chassé du p ^ j^ toit paternel, il garda toujours le souvenir rfans de sa Mantoue : mais ce n'étoit plus le ^''^ ""appoi s
^ avec
Romain de la République, aimant son pays, leshommcs. à la manière dure et âpre des Brutus j c'étoit caractères. le Romain de la monarchie d'Auguste , le rival d'Homère, et le nourrisson des Muses. Virgile cultiva ce germe de tristesse , en vivant seul au milieu des bois. Peut-être faut-il encore ajouter à cela des accidens particuliers. Nos défauts moraux ou phy- siques influent beaucoup sur notre humeur, et forment souvent la raison secrète de la teinte dominante de notre caractère. Vir- gile avoit une difficulté de prononciation (2) ', il étoit fbible de corps , rustique d'ap-
(1) Part. 1.''^, liv. V, avant-deiniei- chapitre.
(2) Sennone tardissunum , ac pœnè indoclo siinilcm. . . . Facie rusticand , etc.
112 GENIE
AR TiE . -j^-ipQjjQQ^ Il semble avoir eu clans sa jeunesse oetique ^^^^ passioiîs vives , auxquelles ces iinper-
riuistia- fëctions naUirelles purent mettre des ohs- iiisuie. tacles. Ainsi , des chagrins de famille , le
_ îTodt des champs, un amour- propre en
Poésie, ^ _ ^ ' 1^ 1
clans soufFrance, et des passions non satisfaites , ses rapports s'uuireiit pour lui donner cette rêverie qui
avec
leshoiiiiTifs. iit>"S clianiie dans ses écrits.
Caractères. ^^^ i^c trouvc poiiit daus Raciiie le DU s aliter vlsuiiL y le Dulces iiiorieiis reminis- c'itur Argos y le T)isce puer virtulem eoc me — •J'ortunani ex aliis, le Lymessl domus alta : sola Laurente sepulchrum. Il n'est peut-être pas inutile d'observer fpie ces mots pleins de mélancolie se trouvent presque tous clans les six derniers livres de l'Enéide , ainsi que les épisodes d'Evan- clre et de PallaS;, de Mézance et de Lausus , de Nysus et d'Enryale. Il semble qu'en approchant du tombeau , le Cygne de Mantoue mît dans ses accens quelcjue chose de plus céleste , comme ces cygnes de l'Euro tas y consacrés aux Muses ^ qui , près d'expirer , avoient , selon Py-
DU CHRISTIANISME. ii3
tliagore, une vue intérieure de l'Olynipc. Partie ii. Virgile est l'ami du solitaire , le conipa- Poéiique gnon des heures secrètes de la vie. Racine christia- est peut-être au-dessus du poëte latin , parce uisme. qu'il a fait Atlialie ; mais le dernier a quel- """ que chose qui remue plus doucement le
Pocsif*
cœurj on admire plus l'un , on aime pins ^^^g' l'autre; le premier a des douleurs trop «es rapports royales ; le second parle davantage à tous leshommes. les rangs de la société : en parcourant les Caractères, tableaux des vicissitudes humaines , tracés par Racine j on croit errer dans les parcs abandonnés de Versailles 5 ils sont vastes et tristes, mais à travers la solitude croissante, on distingue la main régulière des arts , et les vestiges des grandeurs :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
Les tableaux de Virgile, sans être moins nobles , ne sont pas bornés à de certaines perspectives de la vie , ils représentent toute la nature j ce sont les solitudes des forêts , l'aspect des montagnes, les rivages de la 2. H
ii4 GENIE
Partie II. mer, où cles femiiies exilées regardent , cri Poétique pleurant y l'inijjiensité desjlots :
<lu Chiislia- Cunctxqne p rofundum
nisme. Poritum adspectahantjientes.
L~ii. CHAPITRE XI.
Poésie,
dans SCS rapports
avec les hommes.
Caractères.
Le Guerrier.
dans
Définition du beau idéah
J-j E s siècles héroïques sont favorables à la poésie , parce qu'ils ont cette yieillesse et cette incertitude de tradition , que deman- dent les Muses , naturellement un peu men- teuses. Nous voyons chaque jour se passer sous nos yeux des choses extraordinaires ^ sans y prendre aucun intérêt ; mais nous aimons à entendre raconter des faits obs- curs , qui sont déjà loin de nous. C'est qu'au fond, les plus grands événemens de la terre sont fort petits en eux-mêmes : notre ame , qui sent ce vice des affaires humaines, et qui tend sans cesse à l'immensité , tâche de ne les voir que dans le vague , pour les agrandir.
DU CHRISTIANISME. iï5
Or, l'esjjrlt des siècles héroïfjues se lonne Tartie li;
du mélange d'un état civil encore grossier , Poétique
et d'un état religieux porté à son plus haut christi point d'influence. nisme.
La barbarie et le polythéisme ont produit les héros d'Homère ; la barbarie et le chris-
1/ÛCSlO
tianisme ont enfanté les chevaliers du Tasse. ^i^^^ '
Qui y des héros ou des clLevaliers , méri- ses rapports tout la preierence , soit en morale , soit en les hommes; poésie ? c'est ce qu'il convient d'examiner. Ciracthes-.
En faisant abstraction du génie particu- lier des deux poètes , et ne comparant qu'homme à homme , il nous semble que les personnages de la Jérusalem, sont fort supérieurs à ceux de l'Iliade.
Eh î quelle diffërence entre des chevaliers si francs , si désintéressés , si humains , et des guerriers perfides , avares , atroces , in- sultant aux cadavres de leurs ennemis : poétiques enfin par leurs vices , comme les premiers le sont par leurs vertus !
Si par héroïsme , on entend un efïbrt dirigé contre les passions , en faveur de la vertu, c'est, sans doute, Godefroi et non
H.;
ïi6 GENIE
Ï^ARTiE IL P^s Agamemnon qui est le véritable liéiioâ.
Poétique Or , nous demandons pourquoi le Tasse ,
^"^ en peignant les chevaliers , a tracé le mo-
Cliristia- , . . .
iiisme. '^^le du parfait guerrier , tandis qu'Homère,
-— en représentant les hommes des temps hé-
LivRE II. roïques , n'a lait que des espèces de mons-
Poesie, ^j,gg p Q'ggj q-L^g Iq christianisme a Iburni ^
dans
ses rapports ^^^ sa naissancc j le 6caii idéal moral , ou
»^^c Ig heau idéal des caractères , et que le po- los hommes. 1 , ,.
lythéisme n'a pu donner ce grand avantage
au chantre d'Ilion. Nous arrêterons un peu
le lecteur sur ce sujet j il importe trop au
fond de notre ouvrage , pour hésiter à le
mettre dans tout son jour.
Il y a deux sortes de beau idéal, le beau idéal moral , et le beau idéal physique : l'un et l'autre sont nés de la société.
Les hommes très-près de la nature , tels que les sauvages , ne les connoissent pas ; ils se contentent , dans leurs chansons , de rendre fidèlement ce qu'ils voient. Comme ils vivent au milieu des déserts , leurs ta- bleaux sont nobles et simples j vous n'y trouvez point de mauvais goût 5 mais aussi
Cliristia- nisiiie.
Livre II.
DU CHRISTIANISME. 117
lis sont monotones , et les sentiaiens qu'ils Partie iî examinent, ne vont pas jusqu'à l'iiéroisnie. Poctifiue
Le siècle d'Homère s'éloignoit déjà de ces premiers temps. Qu'un sauvage perce un chevreuil de ses flèches ; qu'il le dé- pouille au milieu de toutes les Ibrêts ; qu'il étende la victime sur les charbons d'un '^^^'^'
dans
chêne embrasé : tout est poétique dans cette ses rapports action. Mais dans la tente d'Achille , il y ^""^^
lesliouimes.
a déjà des bassins , des broches , des vases: ^
' Caractereny
quelques détails de plus , et Homère tom-
boit dans la bassesse des descriptions , ou
bien il entroit dans la route du beau idéal,
en commençant à cacher, i.
Ainsi , à mesure que la société multiplia les besoins de la vie , les poètes apprirent qu'il ne falloit plus , comme par le passé , peindre tout aux yeux, mais voiler cer- taines parties dn tableau.
Ce premier pas fait , ils virent encore- qu'il falloit choisir ^ ensuite , que la chose- choisie étoit susceptible d'une forme plus belle ou d'un plus bel effet dans telle ou; telle position.
ï.-»
118 GENIE
Partie Tf. Toujours cacliunt el choisissant , retron,
Poéiique chant ou ajoutant , ils se trouvèrent peu-à-
ciuisiia- P^^ dans des formes qui n'étoient plus
nisme. naturelles , mais qui étoient plus parfaites
"""' que nature j les artistes appellèrent ces for-
LlVRi: II. ni • 1 r 1
mes , Le beau idéal. , ' On peut donc définir le beau idéal, l'art
dans ^
SCS rapports de cliOLsii^ ct de cachej\ , , Cette définition s'applique également au
r beau idéal moral et au beau idéal physique.
Celui-ci se forme , en cachant avec adresse la partie infirme des objets , l'autre en déro^ bant à la vue certains côtés f bibles de l'ame: l'ame a ses besoins honteux , et ses basses- ces connue le corps.
Et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer , qu'il n'y a que l'homme qui soit susceptible d'être représenté plus par- fait que nature , et comme approchant de la Divinité. On ne s'avise pas de peindre le beau idéal à^Mw. cheval , d'un aigle , d'un lion. Ceci nous lait entrevoir une preuve- merveilleuse de la grandeur de nos fins e^; ^le l'immortalité de notre ame..
avec ommes>
DU CHRISTIANISME. 119 Lasociété où la morale atteignit le plutôt ^^^'^^^ ^^* tout son tléveloppement, dut atteindre le '^^^l^^^^ plus vite au 6eaii idéal moral , ou , ce qui christia- re vient au même y au beau idéal des carac- "''•'"^• tères; or , c'est ce qui distineiue éminemment
. , . . . , Livre IL
les sociétés formées dans la relieion cliré-
<-' Poésie y
tienne. Il est étrange , et cependant rigou- aans reusement vrai , que tandis que nos pères «^^ rapports étoient des barbares pour tout le reste , la j^g,^ morale , au moyen de l'Evangile , s'étoit caracûu élevée chez eux à son dernier point de perfection^ de sorte que l'on vit des hommes ( si nous osons nous exprimer ainsi ) à-la- fbis sauvages par le corps , et civilisés par Tame.
C'est ce qui lait la beauté des temps che- valeresques , et leur donne la supériorité , tant sur les siècles héroïques, que sur les siècles tout-à-fàit modernes.
Car si vous entreprenez de peindre les premiers âges de la Grèce 5 autant la sim- plicité des mœurs vous offrira des cJioses agréables , autant les caractères vous cho- queront : le polythéisme ne fournit rien
120 GENIE
Partie IL pQ^^j. corriger la nature sauvage, et l'insuf-
Poe tique ^fjgg^j^^jg (j^gg vertus priiiiitives.
cinistia- Si y au contraire , vous chantez l'âge
lusme. inoclerne, vous serez obligé de bannir toute
T^ vérité de votre ouvraee , et de vous ieter
Livre II. d ^ j
„ • à-la-fois dans le beau idéal moral . et dans
PoesiP, ^
dans le beau idéal j>/iysiçue. Trop loin de la SCS lappoi s j-jg^^-^j-g g|- ^Q j,j^ relision sous tous les rap-
arec '-'
ks hommes, ports, OU ne peut représenter fidèlement, (^Uracteres. ni l'intérieur de nos ménages , ni moins encore le fond de nos cœurs.
La chevalerie seule oHre le beau mélange de la vérité et de \2i fiction.
D'une part , vous pouvez ofïrir le tableau des mœurs dans toute sa naïveté : un vieux château , une grande salle , un large foyer , des tournois, des joutes, des chasses, le son du cor et le bruit des armes, n'ont rien qui heurte le goût , rien qu'on doive ou choisir ou cacher.
Et d'un autre côté , le poëte chré- tien , plus heureux qu'Homère, n'est point, ibrcé de ternir sa peinture , en y plaçant riiorame barbare ou l'iiomme naturelj
DU CHRISTIANISME. 121
le christianisme lui donne le parfait héros, partie ir..
Ainsi, taudis qu'il est dans la nature Poétique relativement aux objets physiques , il est ciuistia- au-dessus de cette nature , par rapport aux "'S'"*'- objets moraux.
Livre II,
Or , le vrai et V idéal sont les deux
' Poésie,
grandes sources de tout intérêt poétique , dans le touchant et le merveilleux. ^^^ rai)poits
avec les hommes.
CHAPITRE XII. Curactcres.
Suite du Querrier.
iVloNTRONS à présent que ces vertus des chevaliers , qui élèvent leur caractère jus- qu'au beau idéal y sont des vertus vérita- fclement chrétieiuies.
Si elles n'étoient que de simples vertus morales , imaginées par le poëte , elles seroient sans mouvement et sans ressort. On en peut juger par Enée , dont Virgile a fait un héros philosophe.
Les vertus purement morales sont froides par essence : ce n'est pas quelque chosG
Caractères.
122 GENIE
Paktie II ^^^'^-jouté à l'ame, c'est quelque cliose de Foétinue l'etrauclié ; c'est l'aljsence du yice , plutôt t!" que la présence de la vertu.
Cliristia- -f t • i -i n
Lies vertus reiieieuses ont des ailes , elles
«^ sont passionnées. Non contentes de s'abs-
LivREir. tenir du mal , elles veulent faire le bien :
roésie, elles ont l'activité de l'amour, et se tien-
SCS ra iports ^^^^^ clans une région supérieure , et un
avec peu exagérée. Telles étoient les vertus des
leshommes. chevaliers.
La loi ou la fidélité étoit leur pre^nière vertu 5 la fidélité est pareillement la pre- mière vertu du christianisme.
Le chevalier ne mentoit jamais. — Voilà le chrétien.
^^ chevalier étoit pauvre , et le plus désintéressé des hommes. — Voilà le dis- ciple de l'évangile.
Le chevalier s'en alloit à travers le inonde, secourant la veuve et l'orphelin. — Voilà la charité de Jésus-Christ.
Le chevalier étoit tendre et délicat.. Qui lui aiiroit donné cette douceur , si ce n'étoit une religion humaine , qui porte
DU CHRISTIANISME. i23
toujours au respect pour la fbiljlesse ? Partie it.
Aa^cc quelle Lénmnité Jésus - Christ lui- Pcéùque
même ne parle-t-il pas aux femmes dans c'.ujstia-
l'évangile ! "'^'™«-
Agamemnon déclare brutalement qu'il ""^
^ , Livre IL
aime autant Briséïs que son épouse, parce
u'elle fait d'aussi beaux ouvrages. j^,,^
avec mmes»
Un chevalier ne parle pas ainsi. s^s rapports
Enfin le christianisme a produit la bra- \^^\^q Toure des héros modernes , si supérieure à q^ celle des héros antiques.
La véritable religion enseigne à tout homme que ce n'est pas par la force du corps qu'on se doit mesurer , mais par la grandeur de l'ame. Delà , le plus foible des chevaliers ne sait ce que c'est que trem- bler devant un eimemi j et , quoique cer- tain de recevoir la mort, il n'a pas même la pensée de la fuite.
Cette haute valeur est devenue si com- mune , que le moindre de nos fantassins est plus courageux que les Ajax, quifuyoient devant Hector, qui fuyoit à son tour devant Achille. Quant à la clémence du chevalier
124 GENIE
Partie II. clirétien eiivers les vaincus , (jui peut nier Poétique qu'elle découle du christianisme ? christia- "^^^ poëtes inodemcs ont tiré une foule nisine. de traits nouveaux du caractère clievale- ■~~ rasque. Dans la tragédie , il suffit de nom- mer Tancrède , Nemours , Couci , et ce
Poés'.e , i.y / •Il
^j, JNerestan, qui apporte la rançon de ses,
s»s rapports frères d'armes, au moment où on ne l'at- , ,' ^ tendoit plus , et se vient rendre prisonnier ,
Ipsliomines. ^ ' ^
caracu vs P^^^® qu'il ne se peut racheter lui-même. Les belles mœurs chrétiennes ! Et qu'on ne dise pas que c'est une pure invention poé- tique 5 il y a cent exemples, de chrétiens ^ qui se sont remis entre les mains des infi- dèles , ou pour délivrer d'autres chrétiens ^, ou parce qu'ils ne pouvoient payer l'argent qu'ils avoient promis.
Quant à Vhpopée , comme ils sont aima-, blés tous ces chevaliers de la Jérusalem ^ ce Renaud si brillant , ce Tancrède si géné- reux , ce vieux Raymond de Toulouse ^ toujours abattu et toujours relevé ! On est iivec eux sous les murs de Solyme j on croit çnl.endre le jeune Bouillon s'écrier au sujet.
DU CHRISTIANISME. 12.S
tl'Armide : « Que dira-t-oii à la cour de Partie V, » France, quand on saura que nous avons Poétîque^ 5î refusé notre bras à la beauté ? « Poiir juger dinsti;,. en un moment de la différence immense , nisme. qui se troiive entre les héros d'Homère et ■— ~ ceux du Tasse , il suffit de jeter les yeux sur le camp de Godcfroi et sur les rem- ^j^^^, parts de Jérusalem. D'un côté sont les ses rapports chevaliers , et de l'autre, les héros antiques. ^^ i,q„„„ Soliman même n'a tant d'éclat , que parce cavacuns-^ que le poëte lui a donné quelques traits do la générosité du clie\ aller : ainsi le prin- cipal héros infidèle emprunte lui-même sa majesté du christianisme.
Mais c'est dans Godelroi qu'il faut admi- rer le chef-d'œuvre du caractère héroïque. Si Enée veut échapper à la séduction d'une femme , il tient les yeux baissés , immola tenehat lumina ; il cache son trouble j il répond des choses vagues : « Reine , je ne •>•> nie point tes bontés , je me souviendrai 3ï d'Elise , 35 jneminisse Elisae.
Ce n'est pas de cet air que le capitaine chrétien écoute les adresses d'Armide : il
12.6 GENIE
î'artie II. résiste, car il connoît trop les fragiles appas
Poétique de ce monde ; il continue son vol vers le
Chri^tia- ^^^^ ? cojTiTne l'oïseau rassasié qui ne s'abat
insme. point , oii Une nouî'rlUire trompeuse l'ap-
""" pelle.
Livre II.
Poésie, Quai satuio aiigel, clie non si cali,
'^"^ Ove il cibo niostiando, altri l'invita,
ses rapports
, /^^*^ Fâut-il combattre, délibérer, appaiser
les hommes. ' ' i. v
Caract ^^^ sédition ? Bouillon est part-tout grand, par-tout auguste. Ulysse frappe Thersite de
son sceptre (^sTcviTlpw J'î ^{"laÇpfvov , ViS'i î^ tù/j^a tA«ç£ )f
et arrête les Grecs, prêts à rentrer dans leurs vaisseaux : mœurs naïves et pittoresques . Mais voyez Godefroi se montrant seul k un camp furieux , qui l'accuse d'avoir fait assassiner un héros ! Quelle beauté noble et touchante dans la prière du vieux capi- taine , plein de la conscience de sa vertu ! et comme cette prière fait ensuite éclater l'intrépidité du général , qui , désarmé et tête nue, se présente à une soldatesque effrénée !
Au combat , une sainte et majestueuse
Caractêfcs,
DU CHRISTIANISME. 127
valeur, inconnue aux guerriers d'Homère Partie ir. et de Viri^ile j anime le guerrier chrétien. Poétique Enée , couvert de ses armes divines , et ^, . ,. debout sur la poupe de sa galère, qui appro- uisme. clie du rivaee Rutule, est dans une belle *■'■"
T I'
attitude épique ; Agamemnon semblable
Poésie
au Jupiter foudroyant , présente une image f].,n<, pleine de grandeur : mais Godefroi n'est ses ia])iiort3 inférieur ni au père des Césars , ni au , /
1 ' les nommes.
chef des Atrides , dans le dernier chant de la Jérusalem.
Le soleil vient de se lever j les armées sont en présence , comme deux antiques forêts : les bannières se déroulent aux vents 5 les plumes flottent sur les casques 5 les habits, les franges, les harnois, les armes, les couleurs, l'or et le fer, étincellent aux premiers feux de la lumière. Monté sur un coursier rapide , Godefroi parcourt les rangs de son armée ; il parle , et son dis- cours est un modèle d'éloquence guerrière. Sa tête rayonne , son visage brille d'un éclat inconnu 5 l'ange de la victoire le cou- vre in visiblement de ses ailes. Bientôt il
128 GENIE
Partie n. se fait uii profoiicl sileiice ; les légions sg Poétique prosternent en adorant celui qui fit tomber ^, . . Goliath, par la main d'un ieune berger.
Cbristia- ' ^ J G
nisme. Soudain les trompettes éclatent, les soldats
^"" clirétiens se relèvent, et, pleins de la fureur
du Dieu des armées , se précipitent sur les
Poésie, 1 «n
.ians bataillons ennemis.
ses rapports
avec les hommes.
Caractères.
DU CHRISTIANISME. 129
SECONDE PARTIE.
POÉTIQUE DU CHRISTIANISME.
LIVRE TROISIEME.
SUITE DE LA POESIE , DANS SES RAPPORTS AVEC LES HOMMES.
PASSIONS,
CHAPITRE PREMIER,
Qzie le christianisme a changé les rappoi^ts des passions , en changeant les bases du 'vice et de la vertu.
Ue l'examen des caractères > nous venons à celui des passions. On sent bien qu'en traitant des premiers , il nous a été im- possible de ne pas toucher un peu aux ^* I
i3o GENIE
Partie II. seconcles j mais ici , nous nous proposons
Poétique de parler plus amplement.
christia- ^^^ existoit unc religion dont la qualité nisHie. essentielle iùt de poser une barrière aux "~" passions de l'iiomme , elle augmenteroit
Livre m. "^ , . ^.
nécessairement le jeu de ces passions dans
de la poésie le Drame et dans l'Epopée j elle seroit, par
''*"® sa nature même , plus favorable à la pein-
ses rapports ^
avec ture des sentimens , que toute autre insti- es lommes. tu^iou religieuse, qui, ne connoissant point des délits du cœur, n'agiroit sur nous que par des scènes extérieures. Or, c'est ici le grand avantage de la religion chrétienne sur les cultes de l'antiquité : c'est un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu , et multiplie les orages de la conscience autour du vice.
Toutes les bases delà morale ont changé parmi les hommes , du moins parmi les hommes chrétiens, depuis la prédication de l'Evangile. Chez les anciens, par exemple , l'humilité passoit pour bassesse, et l'orgueil pour grandeur : chez les chrétiens , au con- traire , l'orgueil est le premier des vices.
DU CHRISTIANISME. i3i
Partie II.
Poétiijiie .lu
nisine.
Livre III.
les hommes. Passions.
tet rimmilité l'une des premières vertus. Cette seule transmutation de principes , montre la nature humaine sous un jour ciiriMia tout nouveau , et nous devons découvrir dans les passions , des nuances que les an- ciens n'y voyoient pas. g^^-^^
Donc, pour nous, la racine du mal est delà poésie, la vanité , et la racine du bien la chaiité :
ses rapports
de sorte que les passions vicieuses sont avec toujours un composé d'orgueil , et les passions vertueuses un composé d'amour. Faites l'application de ce principe , vous en reconnoîtrez la justesse. Pourquoi toutes les passions qui tiennent au courage, sont- elles plus belles chez les modernes que chez les anciens ? pourquoi avons-nous donné d'autres proportions à la valeur , et trans- formé un mouvement brutal en une vertu ? C'est par le mélange de la vertu clirétienne, directement opposée à ce mouvement , V humilité. De ce mélang-e est née la mamia- /limité ou la générosité poétique , sorte de passion ( car les chevaliers l'ont poussée jus- ques-là ) totalement inconnue des anciens.
I..
î3!2 GENIE
Krtie II. Un de nos plus doux sentimens , et peut='
Ptéfique être le seul qui appartienne absolument
-, . . à l'arne ( car tous les autres ont ciuelque
nisme. mélange des sens dans leur nature ou
*■"" dans leur but ) , c'est l'amitié. Et combien
Livre III. i i • . • • j . m • .
le christianisme n a-t-il point encore aug-
deia oésie i^i^nté Ics cliarines de cctte passioii célcste,
dans en lui donnant pour fondement la chai^ité?
ses lappoi s j^gus^Clirist dormit dans le sein de Jean ,
avec
les hommes, et sur la croix , avant d'expirer, l'amitié Passions, l'entendit prononcer ce mot digne d'un Dieu : mater y eccejilius tuus ; discipule , ecce mater tua 'y mère y voilà tonjlls ; dis- ciple , voilà ta îiièî^e.
Le christianisme qui a révélé notre double nature et montré toutes les contradictions de notre être ; qui a fait voir le haut et le bas de notre cœur 5 qui lui-même est plein de contrastes comme nous, en nous présentant un homme- dieu , un enfant maître des mondes , le créateur de l'univers sortant du sein d'une créature j le christianisme, disons- nous , vu sous ce jour des contrastes , est encore , par excellence , la religion de
DU CHRISTIANISME. i33
l*ïimitié. Ce seiitiinent se fortifie autant par Partie ir. les oppositions que par les ressemblances. Poéiique Pour que deux hommes soient parfaits amis, ^, \"' .
^ ^ ' Cliiistia-
ils doivent s'attirer et se repousser sans nisme. cesse par queltpi' endroit : il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'une
Livre II?.
Suite
différente espèce j des opinions opposées ? , , des principes semljlables^ des haines et des dans amours diverses , mais au fond la même ^^^ "pports
' avec
sensibilité j des humeurs tranchantes , et ieshoii]me& pourtant des goûts pareils ; en un mot , de Passions^ grands contrastes de caractères , et de grandes harmonies de cœur.
Cette douce chaleur , que la charité ré- pand dans les passions vertueuses , leur donne un caractère divin. Cliez les hommes de l'antiquité , l'avenir des sentiaiens ne passoit pas le toml^eau , où il venoit faire naufrage. Amis , frères , époux , tous se quittoient aux. portes de la mort , et sen- toient que leur séparation étoit éternelle j le comble de leur félicité se réduisoit à mêler leurs cendres ensemble : mais com- bien elle- de voit être douloureuse , une urne
i34 GENIE
Partie II. qui ne renfermoit que des souvenirs ! Le
p.>éti(iue polythéisme avoit établi l'homme dans les
. . régions du passé; le christianisme l'a placé
nismc. daus Ics champs de l'espérance. La jouis-
"^~ sance des sentimens honnêtes sur la terre^
Livre IIÎ. , -,, a i i /t i
n est que 1 avant-gout des délices dont nous
Suite 1 1 / T • • 1 • • '
delà poésie scrons combles. Le principe de nos amitiés dans n'est point dans ce monde : deux êtres qui
SCS rapports , . • • i i i i
s aiment ici- bas sont seulement dans la route
avec
les hommes, du Ciel , où. ils arriveront ensemble , si la ^assjons. vertu les dirige. De manière que cette forte expression des poètes , exhaler son ajjie dans celle de son ami y est littéralement vraie pour deux chrétiens. En se dépouil- lant de leurs corps , ils ne font que se dé- gager d'un obstacle qui s'opposoit à leur union intime, et leurs âmes vont se confon- dre dans le sein de l'Eternel.
Ainsi le christianisme , en nous décou- vrant les bases sur lesquelles reposent les passions des hommes , n'a pas désenchanté la vie \ bien supérieur en cela à cette fausse philosophie , qui cherche trop à pénétrer \%. uaturç de riiomine , et à trouver le fond
Livre UI, Suite
DU CHRISTIANISME. i35
par-tout. La religion chrétienne n'a sou- Partie iIï
levé des plis du voile que ce qui est néces- Poétique
saire pour nous laisser voir notre route 5 christia*
mais sur les choses inutiles à nos fins , elle i»sme. a répandu le doute et les ombres. Il ne faut pas toujours laisser tomber la sonde dans
les abymes du cœur : les vérités qu'il con- delapoësie> tient sont du nombre de celles qui deman- '^^"^
^ ses rapports
dent le demi-jour et la perspective. C'est avec une grande imprudence que d'appliquer ^es hommes,
• \ 1 • • FassioitSt
sans cesse son jugement a la partie aunante de son être j, de porter l'esprit raisonneur dans les passions. Cette curiosité conduit peu-à-peu à douter de toutes les choses généreuses 5 elle dessèche la sensibilité, et tue , pour ainsi dire , l'ame : les mystères du cœur sont comme ceux de l'antique Egypte ; tout profane qui cherche à les découvrir, sans y être initié par la religion, est subitement frappé de mort.
|
io6 |
GENIE |
|
Paktie ÎI. |
|
|
Poétique |
CHAPITRE IL |
|
du |
|
|
Christia- nisme. |
Amour passionné. |
|
ILivRE m. |
T>idon, |
Suite f^
tie la poésie, ^^ ^^G nous appeloiis proprement amour dans parmi nous , est un sentiment dont la haute
ses rapports . . , . , . , /^ j
^^,^^ antiquité a ignore jusqu au nom. Ce n est Lshoinnies. que dans les siècles modernes qu'on a vu Vassions. former ce mélange des sens et de l'ame , cette espèce d'amour , dont l'amitié est la partie morale. C'est encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné ; c'est lui , qui tendant sans cesse à épurer le cœur, est parvenu à jeter de la spiritua- lité jusques dans le penchant qui en parois- soit le moins susceptible. Voilà donc un nouveau moyen de situations poétiques , que cette religion si dénigrée a fourni aux auteurs même qui l'insultent ; on peut voir dans unelbule de romans, les beautés qu'on ^ tirées de cette passion demi-chrétienne. 1-6 caractère de Clémentine, par exemple ^^
DU CHRISTIANISME. iS; estun cliel-d'œuvre, dont l'antiquité n'offre Partie iî, point de modèle. Mais pénétrons dans ce Poétique sujet, considérons d'abord Y amour passion- ^jj^istia- n<?y nous verrons ensmteï amour champêtre, nisme. Cette sorte d'amour n'est ni aussi saint ^~^
1 . , , .1 . • • Livre III.
que la piete conjugale , ni aussi gracieux
• 1 Suite
que le sentiment des bergers j mais plus je la poésie, poignant que l'un et l'autre , il dévaste les dans
^ •! > TVT > .. • ^ SCS rapport*
ames ou il règne. JNe s appuyant point sur la gravité du mariage , ou sur l'innocence le. hommes. des mœurs champêtres , et ne mêlant aucun Passions^, autre prestige au sien , il est à soi-même $a projjre illusion, sa propre folie, sa propre substance. Ignorée de l'artisan tropoccupé, et du laboureur trop simple , cette passion n'existe que dans ces rangs de la société, où l'oisiveté nous laisse surchargés de tout le poids de notre cœur , avec son immense amour-propre , et ses éternelles inquié- tudes.
Il est si vrai que le christianisme jette une éclatante lumière dans l'abyme de nos passions, que ce sont les orateurs de l'église ^ui ont peint les désordres du cœur humain
i38 GENIE
Pai-tie II. avec le plus de force et de vivacité. Quel
Poétique tableau Bourdaloue ne lait-il point de l'am*
^j^ . .^ bition ! Comme Massillon a pénétré dans
iiismc. les replis de nos âmes et exposé au grand jour
— ~ nos penchans, et nos vices ! « C'est le carac-
■35 tcre de cette passion, ( dit cet homme
,, >î éloquent en parlant de l'amour) de remplir
iians 35 le cœur tout entier , etc. : on ne peut plus
ses rapports ^ s'occuper quc d'elle: on en est possédé,
lesiioimnes. ^^ Guivré; OU la retrouve par-tout 5 tout en
J'asshns. ^' retrace les funestes images ; tout en ré-
35 veille les injustes désirs 5 le monde , la
33 solitude , la présence, l'éloignement , les
33 objets les plus indifférens , les occupations
33 les plus sérieuses , le temple saint lui-
33 même , les autels sacrés , les mystères
3} terribles en rappellent le souvenir (1).
33 C'est un désordre , s'écrie le même 73 orateur dans la Pécheresse (2) , d'aimer 33 pour lui-même ce qui ne peut être ni 33 notre bonheur, ni notre perfection, ni par
(1) Massillon, V Enfant prodigue ^ 1.^^ partie 5. lome ir.
(2) Première partie.
DU CHRISTIANISME, i^
37 conséquent notre repos : car aimer, c'est Partie k.
35 chercher la lehcité dans ce qu'on aime -, Poétique
33 c'est vouloir trouver clans l'objet aimé ciirisiia- 33 tout ce qui manque à notre cœur; c'est nisme. 33 l'appeler au secours de ce vide af&eux ^""
^ Livre III.
33 que nous sentons en nous-mêmes , et nous
33 flatter qu'il sera capable de le remplir : Suite
, , 1 de la poésie,
33 c est le regarder comme la ressource de ^^^^^ 33 tous nos besoins , le remède de tous nos ses rapports
avec es hommes.
33 maux, l'auteur de tous nos biens (i)
33 Mais cet amour des créatures est suivi Vassions
33 des plus cruelles incertitudes : on doute
33 toujours si l'on est aimé comme l'on aime:
33 on est ingénieux à se rendre malheureux,
33 et à former à soi-même des craintes , des
33 soupçons, des jalousies; plus on est de
33 bonne -foi, plus on souffre; on est le
33 martyr de ses propres défiances , vous le
33 savez, et ce n'est pas à moi à venir vous
33 parler ici le langage de vos passions in-
33 sensées (2). 3j
(1) ]d, ihid. seconde partie,
(2) Seconde partie.
i4o GENIE
Partie II. Cette grande maladie de l'ame se dé-r
Poétique clare avec fureur , aussitôt que se montre
ciiristia- i't>ljjet qui doit en déveloj^per le germe.
iiisine. Didon s'occupe encore des travaux de sa
— ~ cité naissante : la tempête se lève 5 un héros
Livre III. , . , ,
sort de ses flancs. La reine se trouble , un. Suite . , .
de la poésie J^^ sccret coule claus ses veines ; les impru-
dans dences commencent ; les plaisirs suivent 5
avec ^^ désenchantement et le remords viennent
les hommes, après cux. Bientôt Didon est abandonnée \
Fassions, elle regarde avec horreur autour d'elle, et
ne voit que des aby mes. Comment s'est-il
évanoui , cet édifice de bonheur, dont une
imagination exaltée avoit été l'amoureux
architecte, semblable à ces palais de nuages
que dore quelques instans un soleil prêt à
s'éteindre ? Didon vole, cherche, appelle
Enée :
Dissimulare etiam sperasti, etc.
Perfide ! espérois-tu me cacher tes desseins et écliapper clandeslinement de cette terre ? Ni notre amour, ni cette main que j'ai t'ai donnée, ni Didon prête à étaler de cruelles funérailles, ne pem^ent arrêter tes pas ? etc. , etc.
bu CHRISTIANISME. i4i
Quel trouble , quelle passion , quelle Partie ih térité, dans l'éloquence de cette femme Poéti;ue trahie ! les sentimens se pressent tellement (^,,j.istia- dans son cœur, qu'elle les produit en désor- nisme. dre, incohérens et séparés , tels qu'ils s'ac- ""■"
cumulent sur ses lèvres. Remarquez les
,11 1-1 • > S"''^
autorités quelle emploie dans ses prières, ^i^i^ ^^i^-ip^
Est-ce au nom des dieux, au nom d'un «ims rain sceptre qu'elle parle? Non! elle ne ^^^ !,''.'^!|!'^'^ * fait pas même valoir Didoti dédaignée ; i^-siiommes. mais, plus humble et plus amante, elle n'im- i'asiionu jDlore le fils de Vénus que par des larmes , que parla propre main du perfide. Si elle y joint le souvenir de l'amour, ce n'est encore qu'en l'étendant surEnée : par/zorr^ h^meriy par notre union commencée , dit-elle , per connubia nostra , per inceptos hymenaeos. Elle atteste aussi les lieux témoins de son bonheur 3 car c'est une coutume des mal- heureux d'associer à leurs sentimens les objets qui les environnent. Abandonnés des hommes, ils cherchent à se créer des appuis , en animant de leur douleur les êtresinsensi* blés autour d'eux. Ce toit, ce foyer hospita^
143 GENIE
ï>ARTiE II. 1[qy^ qIi naguères elle accueillit l'ingrat, sont Poétique Jonc les vrais dieux pourDidon. Ensuite ^ chnstia- avcc l' adresse d'une femme, et d'une femme
rusme.
Livre UI.
Passions.
amoureuse , elle rappelle tour-à-tour le sou- venir de Pygmalion et celui de larbe , afin de réveiller ou la générosité , ou la ialousie
Suite 11, -A •
de la poésie, du liéros Troyeu. Bientôt, pour dernier dans trait de passion et de misère , la superbe
ses rapports , ^ , , i .
ayec souveraine de Cartilage va jusqu'à souhaiter les hommes, c^vx Mil petit Enée ^ Parvulus JEneas (i), reste dans sa cour, pour consoler sa dou- leur , même en portant témoignage à sa lionte. Elle s'imagine que tant de larmes , tant d'imprécations , tant de prières, sont des raisons auxquelles Enée ne pourra pas résister 5 car dans ces momens de folie, les passions , incapables de plaider leur cause ^
(1) Le vieux Lois des Masures , Tournisien , qui nous a laissé les quatre premiers livres de l'Enéïde en carmes français , a traduit ainsi ce morceau :
. . . . Si d'un petit Enée , Avec ses yeux , m'étoit faveur donnée , Qui seulement te ressemblât de vis, Point ne serois du tout , à mon avis , Prinse , et de toi laissée entièrement»
DU CHRISTIANISME. i43
croient faire usage de tous leurs moyens , Partie il lorsqu'elles ne ibi it entendre que tous leurs Poétique
du
accens. ciuistia-
nisinp.
CHAPITRE III.
Livre IJI. Suite
Suite du Précédent. de la poésie,
dans
La PJicdre de Racine. ^^,^^
leslioimiies.
IN ous pourrions nous contenter d'opposer Passions, à Didon la Phèdre de Racine. Plus passion- née que la reine de Cartilage , elle n'est en efîët qu'une épouse chr^étienne. La crainte des flammes vengeresses et de l'éternité formidable de notre enfer , perce à travers tout le rôle de cette femme criminelle (i) , et sur-tout dans la fameuse scène de jalou- sie, qui, comme on le sait, est de l'inven- tion du poëte moderne. L'inceste n'étoit pas une chose si rare et si monstrueuse chez les anciens , pour exciter de pareilles
(i) Cette crainte du Tartare est foiblement inclic|uée Jans Euripide.
i44 GENIE
Partie II. lra"yeursdanslecœur ducoupablc. Sopliocle.
Poétique fait mourir Jocaste , il est vrai, au moment
cinistia- ^^ ^^^^ apprend son crime , mais Euripide
nisme. la fait yivre long - temps après. Si nous
^^"^ en croyons Tertullien, les malheurs d'OE-
dipe (i) n'excitoient chez les Macédoniens
j j^ , . que les plaisanteries des spectateurs. Vir-
dans gile ne place pas Phèdre aux enfers, mais
avec ^ ^ seulement dans ces bocages de myrthes ,
fes hommes, dans c es cJianips des pleurs , lugentes camp'i,
Fassions, où vout errant ces amantes , qui ^ même
dans la mort y Ji' ont pas perdu leurs soucis.
Caret nonipsa in morte rellnquunt (2).
Aussi , la Phèdre d'Euripide , comme celle de Sénèque , craint-elle plus Thésée que leTartare. Ni l'une, ni l'autre ne parle comme la Phèdre de Racine.
Moi jalouse ! et Thésée est celui que j'implore I Mon époux est vivant; et moi je brûle encore ! Pour quil quel est le cœur où prétendent mes vœux ? Chaque mot, sur mon front, l'ait dresser mes cheveux ,
(1) Tertul. Apolog.
(a) AEneid. lib. VI , v. 444.
j:)U christianisme. 145
Poétique dn
Cliristia- nisme.
Livre III.
Suite delà poésie^
dans ses rapports
avec les hommes»
Fassîor.s.
Mes crimes désormais ont comble la mesure : Partie I!^,
Je respire à la-fois l'inceste et l'imposture ;
Mes homicides mains, promptes à me venger .
Dans le sang innocent brûlent de se plonger.
Misérable I et je vis ! et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue !
J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ;
Le ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux :
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale.
Mais que dis-je ! mon père y tient l'urne fatale ;
Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains:
Minos juge aux Enfers tous les pâles humains.
Ah ! combien frémira son ombre épouvantée ,
Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée ,
Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
Et des crimes peut-être inconnus aux Enfers!
Que diras-tu , mon père, à ce spectacle horrible?
Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible ;
Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau ,
Toi-même, de ton sang , devenir le bourreau.
Pardonne. Un dieu cruel a perdu ta famille :
Ileconnois sa vengeance aux fureurs de ta fille.
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit,
Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Cet incomparable morceau offre une gradation de sentimens , une science de la tristesse , des angoisses et des transports de l'ame, dont les anciens n'ont jamais appro- clié. Chez eux on trouve, pour ainsi dire, des fragraens de sentimens , mais rarement 2. K
1:^0 GENIE
Ï'artie II. un sentiment complet ; ici , c'est tont lô Poétique cœur ;
du Christia- C'est Vénus toute entière à sa proie attachée!
l'isiiie.
_____ Et le cri le plus énergique que la passion
LtvREni. ait jamais fait entendre^ est peut- être Suite celui-ci :
tlelapoé:sie,
, Hélas î du crime affreux dont la honte me suit •
dans SCS rapDoits Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
leshoijimes. H y a là dedans un mélange des sens et Passions. ^^ Tame , de désespoir et de fureur amou- reuse , qui passe toute expression. Cette femme, qui se consolerait d'une éternité de souJJ'rances y si elle avoit joui d'un seul instant de bonheur ; cette femme n'est pas dans le caractère antique ; c'est la chré-* tienne réprouvée , c'est la pécheresse tom- bée vivante entre les mains de Dieu ; son mot est le mot du damné.
DU CHRISTIANISME. 147 CHAPITRE IV.
Suite des Précède n s. Julie d'Etanse. Clémentine.
Partie llf.
Poétique
<Ui
Christia-
iiisme.
Passions.
Livre III.
XouT-A-coup nous cliangeons de cou- Suite leurs; et l'amour passionné, terrible dans Poésie, la Phèdre chrétienne, ne fait plus entendre ses rapports chez la dévote Julie que de mélodieux sou- /^'^'^
J- leslionimcs.
pirs : c'est une voix troublée qui sort d'un sanctuaire de paix ; c'est un cri d'amour que prolonge , en l'adoucissant , l'écho religieux des tabernacles.
Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité 5 et tel est le néant des choses humaines , qu'hors l'être existant par lui-même , il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas
une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé , comme vous disiez autre- fois du votre 5 l'attachement que j'ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper , il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire j cette j)eiae est bizarre ^ j'en conviens ; mais elle n'est pas
K..
-i48 GENIE
Partie II. moins réelle. Mon ami , je suis trop lieureuse , le
Poétique bonheur m'ennuie
du
Christia- nisme. ^^ trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon
,,^_ ame avide cberche ailleurs de quoi la remplir ; en.
Livre III. s'élevant à la source du sentiment et de l'être , elle
Suite y perd sa sécheresse et sa langueur : elle y renaît j
delà poésie, elle s'y ranime , elle y trouve un nouveau ressort ,
elle y puise une nouvelle vie : elle y prend uneautre ses rapports \
avec existence qui ne tient point aux passions du corps ,
les hommes, ou plutôt elle n'est plus en moi-même, elle est toute Fassions, dans l'être immense qu'elle contemple ; et dégagée un moment de ses entraves , elle se console d'y ren- trer , par cet essai d'un état plus sublime qu'elle espère être un jour le sien
En songeant à tous les bienfaits de la providence , j'ai honte d'être sensible à de si foibles chagrins , et
d'oublier de si grandes grâces. . . . •
Quand la tristesse m'y suit malgré moi ( dans son oratoire ) , quelques pleurs versés devant celui qui console soulagent mon cœur à l'instan t . Mes réflexions ne sont jamais amères, ni douloureuses, mon repen- tir même est exempt d'alarmes j mes fautes me don* îient moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets et aion des remords.
Le Dieu que je sers est un Dieu clément , un
DU CHRISTIANISME. 149
père : ce qui me touche, c'est sa bonté ; elle efface Partie II*
k mes yeux tous ses autres attributs; elle est le seul Poétique
que je conçois. Sa puissance m'étonne , sou imnien- ^^
.. Cl . • Ti r -^ m /• • Cliiistia- site me conlond , sa uistice.... 11 a lait 1 nomme ioi-
' ' nisme.
ble ; puis([u'il est juste, il est clément. Le Dieu ven- ^__^
geur est le Dieu des méchans. Je ne puis ni le j^j^^g m^
craindre pour moi, ni rimi)lorer contre un autre. O ., .
i ' ^ Suite
Dieu de paix , Dieu de bonté ! c'est toi <|ue j'a;]ore r delapoésiej
c'est de toi , je le sens , que je suis l'ouvrage ; et fîans
l'espère te retrouver au jugement dernier tel que tu ^^^ loppor *
parles à mon cœur durant ma vie, leshommes.
Comme l'amour et la religion sont lieu- ^^"^o"-* reusement mêlés clans ce tableau ! Ce style , ces sentiinens n'ont point de modèle dans rantk|uité (i). Il faudroit être bien insensé pour repousser un culte qui fait sortir du cœur des voix si tendres , et qui a , pour ainsi dire , ajouté de nouvelles cordes à l'ame.
Voulez - vous un autre exemple de ce
(i) Il y a toutefois dans ce morceau un mélange très-vicieux d'expression purement métaphysique y et de langage naturel. Dieu , le Tout-Puissant , le Seigneur , vaudroient beaucoup mieux que la source: de l'Etre y etc.
i5o GENIE
Partie II. nouyeau langage des passions , inconniiî
Poétique SOUS le polythéisme ? Ecoutez parler Clé-
^, '.'V mentine : ses accens sont peut-être encore
nisine. plus naturels j plus touchans , et plus
"'"" sublimement naïls que ceux de Julie : « Je
I>IVRE III. . ICI!
55 consens , monsieur , du loncl de mon
Suite ^ , .
1 , ,- 55 cœur (cest très - sérieusement comme
de la poésie, V.
dans M vous voycz) que vous n'ayez que de la ses rapports ^^ j-^^ine , du méi^ris , de l'horreur pour la
avec ^
ipsiiommes. '' malhcureuse Clémentine ; mais je vous jPassions. 55 conjure , pour l'intérêt de votre ame 55 immortelle , de vous attacher à la véri- 53 table église. Eh bien ! monsieur, que me 55 répondez-vous , en suivant de son char- 55 mant visage, le mien que je tenois encore 55 tourné j car je ne me sentois pas la force 35 de la regarder)? Dites, monsieur, que vous 55 y consentez, je vous ai toujours cru le :>5 cœur honnête et sensible. Dites qu'il se 53 rend à la vérité , ce n'est pas pour moi 55 que je vous sollicite , je vous ai déclaré- 55 que je prends le mépris pour mon par- 5? tage. Il ne sera pas dit que vous vous :>5 serez rendu aux instances d'une femme.
DU CHRISTIANISME. i5i
» Non , monsieur , votre seule conscience Partie iî; » en aura l'honneur. Je ne vous cacherai Poétique 35 point ce que je médite pour moi - même, ciuistia- 33 Je demeurerai dans une paix profonde ; lùsmc. » (elle se leva ici avec un air de dignité , — "
1, . , T . Il- Livre III»
>> que 1 esprit de religion seinbloit encore
Suite
33 augmenter) , et lorsque l'ange de la mort ^leia poésie, 33 paroîtra , je lui tendrai la main. Appro- «'ans
-, 1 . T . . . . . . 1 T ses rapports
>3 cne , iui dirai-je, o toi, ministre de la ^^^^ 33 paix ! je te suis au rivage où je brûle les hommes.. » d'arriver ; et j'y vais retenir une place Passions. 33 pour l'homme à qui je ne la souhaite pas 33 de long-temps j mais auprès duquel je 33 veux être éternellement assise. 3^
Ah ! le christianisme est sur-tout un vrai baume pour nos blessures , quand les pas- sions , d'abord soulevées dans notre sein , commencent à s'appaiser , ou par l'infor- tune , ou par la durée. Il endort la dou- leur , il fortifie la résolution cliancelante , il prévient les rechûtes , en combattant , dans une ame à peine guérie , le dangereux pouvoir des souvenirs : il nous environne de paix , de parfums y de lumière j il réta-
i52 GENIE
Partie II. blit pour iious Cette liariîionie des cliases
Poéiiciue célestes , que Pytliagore entendoit dans le
\ ia. silence de ses passions. Comme il promet
nisrne. toujours uiie récompense pour un sacrifice,
"—" on croit ne rien lui céder en lui cédant tout j
comme il ofire à chaque pas un objet plus
, , , . beau à nos désirs , il satisfait à l'incons-
«le la poésie, '
dans tance naturelle de nos cœurs : on est tou- bes lappoits Xçy^^^ avec lui dans les extases d'un amour
avec •'
ieshomnies. qui Commence, et cet amour a cela d'inef- l'iisdons. fable, que ces mystères sont ceux de l'in- iiocence et de la pureté.
CHAPITRE V.
Suite des Précédens. Héloise et Abeilard.
Julie a été ramenée à la religion par des malheurs ordinaires : elle est restée dans le monde , et contrainte de lui cacher une passion devenue criminelle, elle se réfugie en secret auprès de Dieu ^ sûre de trouver dans ce père indulgent une pitiç que lui.
DU CHRISTIANISME. i53
refuseroieiit les hommes. Elle se plaît à se Tartie il confesser au tribunal suprême, parce que roétique lui seul la peut absoudre , et peut-être aussi (^i^-i^ti;^. ( reste involontaire de l'oiblesse ! ) parce que nisme. c'est toujours parler de son amour. ~^
, , \ r r^ Livre UI.
omous trouvons tant de charmes a révéler
1 ,1 ' • V ^"'t«
nos jjenies a quelqu homme supérieur, a aelapuësie,
quelque conscience tranquille qui nous for- *iaiis
. ^. ,. . . ,1 ses iar;poils
tihe, et nous tasse participer au cahne dont .^^^^ elle jouit 5 quelles délices n'est-ce pas, que les hommes. d'oser parler de passions à l'Etre impassible, -P^^io^s. que nos confidences ne peuvent troubler, et de fbiblesse à l'Etre tout -puissant , qui peut nous donner un peu de sa force ? On conçoit les transports de ces hommes saints, qui, retirés sur le sommet des montagnes, mettoient toute leur vie au pied de Dieu , à force d'amour perçoient les voûtes de l'éternité , et parvenoient à contempler la lumière primitive. Julie, sans le savoir, approche de sa fin , et les ombres du tom- beau , qui commencent à s'entr'ouviir pour elle, laissent éclater à ses yeux un rayon, de l'Excellence divine : la voix de cette
i54 GENIE
Partie II. femme mouraiite est douce et triste j ce sont Poétique les derniers bruits du vent t[ui va quitter la „, . . forêt, derniers murmures d'une mer qui nisme. déserte ses rivages.
■""■ La voix d'Héloïse a plus de force. Femme
d'Abeilard- elle vit, et elle vit pour Dieu.
Suite
tleîa poésie ^^^ malîieurs ont été aussi imprévus que tlans terribles. Précipitée du monde au désert ,
acs rapports ,, ,
avec elle est entrée soudaine et avec tous ses îeshomuies. feux, dans les glaces monastiques. La reli- fassions. gion et l'amour exercent à - la - fois leur empire sur son cœur : c'est la nature rebelle , saisie toute vivante par la grâce ^ et qui se débat vainement dans les embrassemens du Ciel. Donnez Racine pour interprète à Héloïse , et le tableau de ses souffrances va mille fois effacer celui des malheurs de Didon, par l'effet tragique, le lieu de la scène, et je ne sais quoi de formidable, que le cliristianisme imprime aux objets., où il mêle sa grandeur.
Hélas ! tels sont les lieux où , captive , encliaînée , Je traîne dans les pleurs ma vie infortunée; Cependant , Abeilard , dans cet affreux séjour,,
DU CHRISTIANISME. i55
Mon cœur s'enivre encor tlu poison de ramour. Partie îlj,.
Je n'y dois mes vertus qu'à ta funeste absence, Poétique
Et j'ai maudit cent fois ma pénible innocence. du
Cliristia-
O funeste ascendant 1 ù joug impérieux ! lusme.
Quels sont donc mes devoirs, et qui suis-je en ces lieux 1 «i»
Perfide ! de quel nom veux-tu que l'on te nomme 1 Livre III.
Toi , l'épouse d'un Dieu , tu brûles pour un homme ? S 'te
Dieu cruel , prends pitié du trouble où tu me vois, ^^j^ poésie
A mes sens mutinés ose imposer tes lois. dans
ses rapports
Le pouiTas-tu , grand Dieu ! mon désespoir, mes larmes , avec
Contre un cher ennemi te demandent des armes ; les hommes.
Et cependant , livrée à de contraires vœux , Passions. Je crains plus tes bienfaits que l'excès de mes feux (i).
Il étoit irapossllîle que l'antiquité fournît iiiie pareille scène, parce qu'elle n'avoit pas une pareille religion. On aura beau supposer une vestale grecque ou romaine , jamais on n'établira ce combat entre la chair et l'esprit, qui fait tout le merveilleux de la position d'Héloïse , et qui appartient au dogme et à la morale du christianisme. Souvenez - vous que vous voyez ici réunie la plus fougueuse des passions , et une
(i) Colard. Ep. d'HéL
i56 GENIE
I'art::: II. religion menaçante qui n'entre jamais eiî Pociique traité avec les appétits du corps. Héloïse
du . ^_ ^
Cluistia- aime, Héloïse brûle 5 mais là s'élèvent des
msme. j^^^^^^g al^icés ', là tout s'éteiut SOUS dcs mar-
_ „, bres insensibles: là des flammes éternelles,
Litre III. ^
g^^. OU des récompenses sans lin , attendent sa
lie la poésie, cliûte OU SOU triomphe. Il n'y a point d'ac-
dans commodément à espérer; la créature et le
ses rapports ^
avec créateur ne peuvent habiter ensemble dans îesbonimes. ]a niême ame. Didon ne perd qu'un amant i-assions. ingrat. Oh! qu'Héloise est travaillée d'un tout autre soin ! Il faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant lîdèle, dont elle a causé les malheurs ! Et. qu'elle ne croie pas pouvoir détourner secrètement au profit d'Abeilard, la moindre partie de son cœur: le dieu de Sinaï est un dieu jaloux, un dieu qui veut être aimé de préférence ; il punit jusqu'à l'omljre d'une pensée, jus- qu'au songe qui s'adresse à d'autre qu'à lui. Nous nous permettrons de relever ici une erreur de M. Colardeau , parce qu'elle tient à l'esprit de son siècle , et qu'elle tend à jeter un grand jour sur le sujet que nous
t)U CHRISTIANISME, ib-j
traitons. Son épîfcre d'Héloïse a nne teinte philosophique , qui n'est point dans l'ori- ginal de Pope. Après le morceau que nous c avons cité, on lit ces vers :
Partie IÎ.
Poétique (lu istia-
Chères sœurs, de mes fers, compagnes innocentes , Livre III.
Sous ces portiques saints, colombes gémissantes. Suite
Vous qui ne connoissez que ces faibles vertus delà poésie,
Que la religion donne.... et que je n'ai plus; dans
Vous qui, dans les langueurs d'un esprit monastique, ses rapports
Ignorez de l'amour l'empire tyrannique; avec
Vous enfin , qui n'ayant que Dieu seul pour amant , Icsliommes.
Aimez par habitude et non par sentiment : ] asslons.
Que vos cœurs sont heureux, puisqu'ils sont insensibles!
Tous vos jours son sereins , toutes vos nuits paisibles.
Le cri des passions n'en trouble point le cours.
Ah 1 qu'Héloïse envie et vos nuits et vos jours !
Ces vers, qui d'ailleurs ne manquent ni d'abandon, ni de mollesse, ne se trouvent point dans l'auteur anglois. On en découvre à peine quelques traces dans ce passage, que nous traduisons mot à mot :
« Heureuse la vierge sans taches cjui oublie le monde, et que le monde oublie ! L'éternelle joie de son ame est de sentir que toutes ses prières sont exaucées, tous ses voeux résignés. Le travail et le repos partagent également ses jours; son sommeil
i58 G E N î Ë
r.vRTiE II. facile cède sans effort aux pleurs et aux veilles. Se3
Poétique désirs sont réglés , ses goûts toujours les mêmes 5 ello
d" s' enchante par ses larmes , et ses soupirs sont pour le
Ciel. La grâce répand autour d'elle ses ravons les njsine. . .
^^^ plus sereins : des anges lui souvent (i) tout bas les
Li ■ HT P^^^ beaux songes. Pour elle , l'épovix prépare l'an- neau nuptial: pour elle, de blanches vestales entonnent Suite f 7f '
delanoésie chants d'hjmenc'o : c'est pour elle que fleurit la
dans rose d'Edeu , qui ne se fane jamais , et que les sera-
ses rapports phins répandent les parfums de leurs ailes. Elle meurt
, , enfin au son des harpes célestes, et s'évanouit dans
les nommes. , . . . ,
les visions d'un jour éternel.
Fassions,
Nous sommes encore à comprendre j comment un poëte a pu se tromper , au point de substituer à cette charmante des- cription , un méchant lieu commun sur les langueurs monastiques. Qui ne sent com- bien elle est belle , combien elle est dramati- que cette opposition que Pope a voulu faire entre les chagrins et l'amour d'Héloïse , et le calme et la chasteté de la vie religieuse ? Qui ne sent combien cette transition repose agréablement l'ame agitée par les passions^
(l) Uanglois > riioMVT.
DU CHRISTIANISME. 169
Partie Ili
et quel nouveau prix elle donne ensuite .
1 i roe tique
aux mouvemens renaissans de ces mêmes ^lu passions ? Si la philosophie est bonne à quel- ch. istia- que chose, ce n'est sûrement pas a la pem- ^_^ ture des troubles du cœur, puisqu'elle est i^ivreIII. directement inventée pour les appaiser. suite Héloïse , phUosophant sur les foiè/es vertus '^^ i« Pf ''^' de la religion , ne parle ni comme la vérité, gcs iai)poits ni comme son siècle, ni comme la femme, '"'^'^
lesliommesi
ni comme l'amour : on ne voit que le poëte , .
J- -"^ Fassions^
et, ce qui est pis encore^ l'^g^ ^^^ sophistes et de la déclamation.
C'est ainsi que l'esprit irréligieux détruit par-tout la vérité, et gâte les mouvemens de la nature. Pope, qui touchoit à de meil- leurs temps, n'est pas tombé dans la faute de M. Colardeau. Il conservoit la bonne tradition du siècle de Louis XIV , dont le siècle de la reine Anne ne fut qu'une espèce de prolongement ou de reflet. Revenons yîte aux idées religieuses, si nous attachons quelque prix aux œuvres du génie : la religion est la vraie philosophie des beaux arts, parce qu'elle ne sépare point, comme
i6o GENIE
?ÀKTiE n
la sagesse liumaine , la poésie de la morale ^
Poétique , , , ,
1 et la tendresse de la vertu.
f!u
ciiristia- Au reste , il y auroit d'autres observations
nisme. . , \ r • tt 'i ••
intéressantes a faire sur rleloise , par rap-
LivRE m. port à la maison solitaire où la scène se
Suite trouve placée. Ces cloîtres, ces voûtes, ces
de la poésie, tOmbeaux , CCS mœurs austères, en con-
dans ,, -, .
,„, „„ ,,, traste avec 1 amour, en doivent augmenter
ses rapports ' n
avec la force et la mélancolie. Autre est de côn- es lomnies. g^j^gj. promptemeiit sa vie sur un bûcher , comme la reine de Cartilage ; autre , de se brûler avec lenteur, comme Héloïse, sur Tautel de la religion. Mais comme dans la suite, nous parlerons beaucoup des monas- tères, nous sommes forcés , pour éviter les répétitions , de nous arrêter ici.
DU CHRISTIANISME. 161
Partie U,
CHAPITRE VI.
Amour champêtre.
Poétique
du Christia- nisme.
Le Cyclope et Galathée. Livre iir.
Suite
JMous prendrons pour objet de comparai- ^^ ^ poésie, son chez les anciens , dans les amours cliam- ses rapports pêtres, l'idylle du Cyclope et de Galathée. ^^^"^
, . les hommes.
Ce petit poëme est un des chefs-d'œuvre de
^ ^ Passions.
Théocrite j la Magicienne lui est supé- rieure par l'ardeur de la passion , mais elle est moins pastorale.
Le Cyclope, assis sur un rocher, au bord des mers de Sicile , chante ainsi ses déplai- sirs , en promenant ses yeux sur les flots.
ÎÎAsvxat FaAaBî/a, etC. (l).
Charniaute Galathée, pourquoi repousser les soins d'un amant , toi dont le visage est blanc comme la pâte de lait que le jonc presse de sa fragile dentelle j toi, qui es plus tendre que l'agneau, plus voluptueuse
(1) Theoc. idyl. op. poet. grsec. miu. pag. ijio^ y. 19 et seq.
!2., L
i6-j. GENIE
Partie II. que la génisse, plus fraîche que la grape, non encore
Poéiique amollie par les feux du jour ? Tu te glisses sur ces
. . rivages, lorsque le doux sommeil m'enchaîne : tu Clinsna- . '
nisin ■. ^"^^ ' lorsque le doux sommeil me fuit : tu me
.,_^ redoutes, comme l'agneau craint le loup blanchi
LivRi; ]II. par les ans. Je n'ai cesse de t'adorer, depuis le jour
Suite 4"^ ^^ vins avec ma mère ravir les jeunes hyacinthes
delà poé.sie, à la montagne : c'étoit moi qui te traçois le chemin.
* ans Depuis ce moment, après ce moment, et encore SCS ia!>|iorts .,,,.. . , . -i i i-
■ aujourd nui , vivre sans toi m est impossible, t-t
leshommes. cependant te soucies-tu de ma peine ? Au nom de
Passions. Jupiter, te soucies-tu de ma peine ?.... Mais tout
hideux que je suis, j'ai pourtant mille brcijis dont
ma main presse les riches mamelles , et dont je bois
le laitécumant. L'été, l'automne et l'hiver trouvent
toujours des fromages dans ma grotte ; înes réseaux
eu sont toujours pleins. Nul Cyclope ne pourroit
aussi bien que moi te chanter sur la flûte , ô vierga
nouvelle ! Nul ne sauroitavcc autant d'art, la nuit,
durant les orages, célébrer tous tes attraits.
Pour toi, je nourris onze biches, qui sont prêtes à donner leurs faons. J'élève aussi quatre oursins , enlevés à leurs mères sauvages : viens, tu posséderas toutes ces richesses. Laisse la mer se briser follement sur ses grèves ; tes nuits seront plus heureuses, si tu les passes à mes cO)tés , dans mon antre. Des lauriers et des cyprès alongés y murmurent j le lierre noir
Livre III. Suite
DU CHRISTIANISME. i63
et la vigne chargée de grappes , en tapissent Pcnl'on- P*^'''^"!*^ ^^•
cernent obscur : tout auprès coule uue onde fraîche • Poétique
source que l'Etna blanchi verse de ses sommets de ^, . .
neiges, et de ses flancs couverts de brunes forêts. nismt%
Quoi ! prcférerois-tu encore les mers et leurs mille _^
vagues ? Si ma poitrine hérissée blesse ta vue, j'ai
du bois de chêne, et des restes de feux épandus sous
la cendre ; brûle même ( tout me sera doux de ta
. 1 Al . 1 -1 • de la poésie,
main ) , brûle, si tu le veux , mon œil unique, cet .
œil qui m'est plus cher que la vie. Hélas ! que ma gg^ rapports
mère ne m'a-t-elle donné, comme au poisson, (ies avec
rames légères pour fondre les ondes ! OIi ! comme je ^s lommc
descendrois vers ma Galathée ! comme je baiserois sa i assions^
main, si elle me refnsoit ses lèvres ! Oui , je te por-
terois ou des lys blancs , ou de tendres pavots à
feuilles de pourpre : les premiers croissent en été,
et les autres flenri>sent en hiver j ainsi je ne pourrois
le les offrir en même temps. ... ....
C'étoit de la sorte que Polyphême appliquoit sur
la blessure de son cœur le dvclame immortel des
Muscs, soulageant ainsi plus doucement sa vie , que
par tout ce qui s'achète au poids de l'or.
Cette idylle respire une passion déli- cieuse. Le poète ne pouvoit iàire un choix de mots plus délicats ^ ni plus liarmonieux. Le dialecte dorique ajoute encore à ces vers
L..
1^4 GENIE
Partie II. tin ton de Simplicité qu'on ne peut faire
Poétique passer dans notre langue. Par le jeu d'une
ciuisiîa- niultitude d' A , etd'une prononciation large
nisiiic. et ouverte, on croiroit sentir le calme des
— "" tableaux de la nature , et entendre le par-
LlVRE III. , . .
ier naii d un pasteur (i).
Suite
de la poésie, r,\ r\ j. i •< ii
'^ ' (l; Un peut remarquer que la première voyelle
ses rapports ^^ l'alphabet se trouve dans presque tous les mots avec qui peignent les scènes de la campagne , comme dans
lesliommes. charrue ^ vache ^ cheval^ labourage, vallée, mon- Tassions. tagne , arbre, pâturage, /ailage ^ e\c. , et dans les épithètes , qui ordinairement accompagnent ces noms , tels que pesante , champêtre , laborieux , grasse, agreste, frais, délectable , etc. Cette ob- servation tombe avec la même justesse sur tous les idiomes connus. La lettre A ayant été découverte la première, comme étant la première émission natu- relle de la voix. , les hommes , alors pasteurs , l'ont employée dans tous les mois qui composoient le sim- ple dictionnaire de leur vie. L'égalité de leurs mœurs , et le peu de variété de leurs idées néces- sairement teintes des images des chainps , dévoient aussi rappeler le re'our des mêmes sous dans le langage. Le son de VA convient au calme d'un cœur champêtre et à la paix, des tableaux rusti- ques. L'accent d'une ame passionnée est aigu ,
DU CHRISTIANISME. i65
Observez ensuite le naturel des plaintes Tautib il. du Cyclope. Polyphême parle du cœur, et Poétîqu»
,,1 du
1 on ne se doute pasunmoment que ses sou- ^i^j^jj^. pirs ne sontcpie l'imitatiorid'un poëte. Avec nisme. quelle naïveté passionnée le malheureux ■"■"
,,.,-,.■, . I Livre III.
amant ne lait-u point la peinture de sa pro- pre laideur? Il n'y a pas jusqu'à cet œil ^l,;]"|,'^e, eiïroyable , dont Tliéocrite n'ait su tirer le dans trait le plus touchant : tant est vraie la ^*^^ ^^vv°^
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remarque de ce Despréaux , qui eut du les hommes, génie à force d'avoir de la raison : passiom.
D'un pinceau délicat l'artifice at^réable , Du plus affreux objet, fait un objet aimable.
sifflant, précipité; VA est trop long pour elle ; il faut une bouche pastorale, qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais toutefois il entre fort bien encore dans les plaintes , dans les larmes amiiureuscs , et dans les naïfs hélas d'un chevricr. Enfin, la nature fait entendre celte leitre rurale dans ses bruits , et une oreille attentive peut la reconnoître diversement accentuée, dans les mur- mures de certains ombrages, comme dans celui du tremble et du lierre , dans la première voix , ou dans la finale du bêlement des troupeaux, et, la nuit , dans les aboiemens du chien rustique.
i66 GENIE
Partie IL Oii Sait que les moderiies , et sur-tout les
Poétique François , ont peu réussi clans le genre pas-
ciuisria- toral (i). Cependant M. Bernardin de Saint-
nismc. Pierre nous semble avoir surpassé les Buco-
■"■" liastes de l'Italie et de la Grèce. Son roman,
IjIVRK III. I A •• 1 -n 7 T~'
ou pmtot son poème de Paul et y irginie,
delà poésie, ^^"^ ^^ petit nombre de ces livres, qui
dans deviennent assez antiques en peu d'années,
ses rapports , i • • i i
pour nu on ose les citer , sans craindre de
avec ru '
lesiioinines. compromettre son jugement.
Tassions.
(i) La révolution nous a enlevé un homme qui promettoit un rare talent dans l'églogue , c'etoit M. André Chénicr (*). Nous avons vu de lui un recueil d'idylles manuscrites, où l'on trouve des choses dignes de Théocrite. Cela explique le mot de cet infortuné jeune homme sur l'échafaud ; il disoil, en se fiappant le front: mourir l favois cjuelijue chose là ! C'étoit la Muse qui kii révéloil son talent au moment de la mort.
(*) Voyei la note C à la fin du volume.
DU CHRISTIANISME. 167 CHAPITRE VIL S u I tj»e du précédent.
Tartie II.
Toétique
du
Cl.vistia-
lùsiné.
Paul et Virginie (1). livre m.
lard , assis sur la montagne